Essais
Et le monde devint silencieux : Stéphane Foucart signe une enquête choc sur les traces des tueurs d’insectes

Et le monde devint silencieux : Stéphane Foucart signe une enquête choc sur les traces des tueurs d’insectes

29 octobre 2019 | PAR Emmanuel Niddam

Stéphane Foucart signe au Seuil un ouvrage d’enquête qui fera date. Regroupant les savoirs qu’il a acquis durant plus de dix ans d’enquête, le journaliste du Monde offre au grand public la description précise et sourcée d’une catastrophe sans précédent : la disparition de près de 70% de la biomasse des insectes en moins de 20 ans. Un livre urgent.

Son ouvrage – Et le monde devint silencieux Comment l’agrochimie a détruit les insectes – retrace une histoire débutée à la fin des années 1990. Celui qui reçut – avec Stéphane Horel – le prix européen du journalisme d’enquête en 2018, révèle la manière dont l’humanité a, en moins d’un quart de siècle, causé un dommage hors du commun aux êtres vivants présents sur notre petite planète.

Le livre démontre, appuyé sur de multiples preuves, que depuis vingt ans, les organisations internationales, européennes ou nationales, chargées de veiller sur la sécurité environnementale des citoyens, ont laissé les industries agrochimiques développer un nouveau type de pesticides – les néonicotinoïdes systémiques – en cultivant le déni de l’évidence : si les insectes sont moins nombreux, c’est que nous utilisons trop d’insecticides. Dans cette démonstration, notre lecture s’est arrêtée sur trois aspects cardinaux.

« More science is needed »

Stéphane Foucart nous emmène aux racines de la stratégie menée par les grands industriels de l’agrochimie qui vise à freiner les décisions au niveau national et international en matière de sécurité sanitaire. Nous voici transportés à l’hôtel Plaza de New York où, le 14 décembre 1953, les six dirigeants des plus grands producteurs de tabac au monde rencontrent un conseiller en communication publique au génie obscur : John Hill. Après avoir étudié les menaces que fait peser sur les ventes de cigarettes les résultats des recherches menées sur la corrélation entre consommation de tabac et cancer du poumon, le communicant fait une recommandation déterminante :

« Il n’y a aucune magie des relations publique, du moins à notre connaissance, qui puisse guérir les maux de l’industrie [du tabac] d’un seul coup. Il faut un programme bien conçu et exécuté avec efficacité, et fondé sur la poursuite de la recherche et la production d’informations factuelles. » Il ne faut donc pas se confronter aux résultats de la recherche ; il faut au contraire « poursuivre la recherche » 

S. Foucart, Et le monde devint silencieux – Comment l’agrochimie a détruit les insectes, Seuil, Paris, 2019, p. 92-93

De là, les industriels créeront des institutions qui financent de nombreuses recherches menées avec sérieux, partout dans le monde, à propos du cancer du poumon. Ils soutiennent des recherches qui, bien qu’honnêtement menées, aboutissent à la complexification de la perception de la réalité sanitaire par les décideurs. Le mécanisme repose sur la valorisation continue de l’idée qu’il existe des causes alternatives au cancer du poumon, et que scientifiquement, on n’en sait pas encore assez pour décider. « More science is needed ». Cela a marché. En tout cas jusqu’en 1998, date à laquelle la justice américaine s’est affrontée à ce consortium et a mis un terme à cette fabrique du doute.

Comme l’explique l’auteur, les industriels de l’agrochimie ont mené une stratégie identique. Alors qu’attribuer une disparition accrue des insectes à une surutilisation d’insecticides semble évident à quiconque, ils ont réussi à cultiver le doute, par des recherches de causes alternatives. Ce faisant, il démontre comment la science est faillible : seule la position éthique du chercheur et/ou de l’homme politique peut protéger la science de nous entraîner dans le vide d’un doute sans fin.

 

Une transparence périlleuse

Le second point qui nous a passionné, est la tranquillité dans laquelle cette stratégie se déploie. Financement de laboratoires, financement de postes supplémentaires, aide technique apportée à des institutions incapables, parce que sous dotées, de mener elles-mêmes les tests sur les produits industriels : Toutes ces manœuvres des industries agrochimiques sont menées en plein jour. Rassurons-nous, tout est bien transparent. Ces pratiques de transparences semblent suspendre le jugement critique des acteurs sur ces liaisons dangereuses. Car, si ce n’est l’insistance de quelques incorruptibles, personne ne proteste.

 Un espoir chevaleresque

A toutes ces manœuvres s’ajoutent les pressions, les accusations par voie de presse, les rétrogradations dans les hiérarchies, menées contre les scientifiques qui ne s’alignent pas. Celles et ceux qui essayaient de ramener les néonicotinoïdes au centre de l’attention se voyaient peu ou prou menacés. Et c’est là qu’un sursaut éthique eut lieu.

Stéphane Foucart nous raconte l’histoire de ces quelques chercheurs qui décidèrent de créer une confrérie secrète, locale, puis rapidement internationale. Les fondateurs de ce cercle, d’une certaine maturité, étaient convaincus de l’urgence de protéger les chercheurs pour qu’ils puissent produire des résultats scientifiques valides. Malgré les pressions, le TFSP (Task Force on Systemic Pesticide) n’a jamais révélé la liste de ses membres. Et, plus que les études des institutions nationales ou communautaires, plus que les recherches d’institutions reconnues par ailleurs, cette confrérie d’un nouveau genre est parvenue à faire entendre que, oui, il existe une cause claire à la disparition des insectes : les insecticides néonicotinoïdes.

Alors, en Europe et en France, un moratoire a fini par être voté, et entre progressivement en application pour l’arrêt de l’usage des néonicotinoïdes systémiques, enfin, peut-être trop tard.

Selon nous, Et le monde devint silencieux est l’un des ouvrages les plus effrayant qu’il nous ait été donné de lire : on y lit comment l’humanité peut courir à sa perte sans se poser la moindre interrogation éthique. A ce titre, et aussi parce qu’il est écrit par un journaliste qui rend toutes ces questions accessibles au plus grand nombre, voilà un livre qu’il est urgent de lire.

 

Stéphane Foucart, Et le monde devint silencieux – Comment l’agrochimie a détruit les insectes, Seuil, Paris, 2019, 327 pages

 

Visuel : ©Seuil

Prix Goncourt 2019: la liste des 4 candidats dévoilée
Olivier Chaudenson : « la base c’est de considérer la littérature comme un art vivant »
Emmanuel Niddam

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *