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Hicham Berrada, la poésie de la chimie

Hicham Berrada, la poésie de la chimie

22 juillet 2019 | PAR Laetitia Larralde

Actuellement en résidence à Lens, dans l’ancien presbytère de la cité Saint-Théodore transformé par Pinault Collection en résidence d’artiste, Hicham Berrada mène ses expériences. Les mille mètres carrés du Pavillon de verre du Louvre-Lens accueillent le résultat de ses recherches, entre art et science.

Le grand cube transparent pensé par SANAA est baigné d’une lumière bleutée qui nous enveloppe. Sur les 250 m² de façade vitrée donnant sur le parc, Les Augures mathématiques créent un filtre coloré. Les formes organiques qui se déploient sur les tirages argentiques très grand format font penser à la fois à des photos microscopiques de végétaux, des récifs coralliens ou des bulles de savon.
L’imaginaire s’enfuit vers la nature alors que toutes ces formes résultent de milliers de calculs informatiques. Car ces images n’ont de naturel que le principe scientifique qui est à la base de leur création. Hicham Berrada s’est appuyé sur des algorithmes de morphogenèse, ensemble des lois qui déterminent les formes dans la nature, a donné un cadre à l’ordinateur et celui-ci a généré un univers organique virtuel. Cette nature artificielle vient se superposer à celle du parc du musée, questionnant le rapport entre science et nature.

De ces mêmes calculs sont issues des sculptures imprimées en 3D, fantômes blancs de branches et de lichens, accrochés dans des endroits qui feraient plus penser à des excroissances naturelles des murs plutôt qu’à un dispositif scénographique. Une fois encore, les frontières entre art et science sont brouillées.

Dans cet espace flottant, à l’atmosphère comme suspendue entre deux eaux, sont disposés une série de petits aquariums cubiques. Ces écosystèmes, que l’on peut retrouver cet été à Montpellier et au Tripostal de Lille, sont l’alliance de techniques ancestrales et de principes scientifiques. Ces Kéromancies trouvent leur origine dans l’art divinatoire qui consistait à interpréter l’avenir dans les formes de la cire jetée dans de l’eau chaude. Avec cette même technique, Hicham Berrada crée ses petites sculptures aléatoires en bronze. Il les plonge ensuite dans des solutions chimiques et donne à voir le processus accéléré de vieillissement du métal. Cette matière qui nous semble inaltérable se dissout en volutes blanches suspendues dans le liquide pour retomber doucement en nuages fragiles au fond de l’aquarium. L’évolution est certes lente, et donne l’impression d’une image figée d’un souffle dispersant la matière, mais elle modifie inexorablement le dispositif. Ainsi, ces œuvres ne sont jamais vraiment achevées, pas tant qu’une réaction chimique est encore possible.

La vidéo Céleste, réalisée pendant la résidence d’Hicham Berrada à la Villa Médicis de Rome, montre elle aussi ce mélange troublant entre science et nature. On assiste depuis une fenêtre au déploiement d’un nuage bleu de cobalt, envahissant le cadre de ses moutonnements très Renaissance. Le processus semble simple, mais cache nombre de calculs. Imiter la nature n’est pas une chose aisée.

Le point d’orgue de l’exposition se cache dans une grande pièce circulaire. Présages, une installation vidéo immersive, nous happe pour nous plonger au centre d’un bécher géant. La solution chargée de magnésium accueille petit à petit des particules métalliques de différents types et la magie opère sous nos yeux.
Progressivement, ces matières minérales changent de forme, entrent en réaction avec leur nouvel environnement, et ce que l’on considère comme inerte se transforme. On est hypnotisés par cet univers qui se crée autour de nous, ces paysages aux formes variées et très colorées. La vidéo, réalisée en filmant un bécher de dix centimètres, est très légèrement accélérée et bouleverse nos idées sur la vie minérale et sa temporalité. Les échelles, le temps et l’espace sont brouillées et on reste suspendus au milieu du bécher, dans un monde silencieux dont on ne voit habituellement pas la vie.

Hicham Berrada allie les idées qui nous semblent opposées : fragilité du métal, vie des minéraux, science et art. Le résultat est si fascinant et étrange qu’on accepte sans un regret qu’il bouscule nos idées. Un moment de poésie suspendu hors du temps.

 

Hicham Berrada, paysages générés
Du 19 juin au 1er septembre 2019
Pavillon de verre – Louvre-Lens

Visuels : 1- Les augures mathématiques, 2018-2019, tirage argentique sur Lambda d’après fichier généré par calcul informatique © ADAGP Hicham Berrada – Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London – Photo : Hicham Berrada / 2- vue de l’exposition, photo L. Larralde / 3- Augure mathématique #1, 2018 – Impression 3d en résine, peinture acrylique 50 x 50 x 50 cm © Hicham Berrada – Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London / 4- Céleste, 2014 – vidéo couleur Full HD, 5’55” ; ciel gris, fumée bleu ciel – Villa Médicis, Académie de France à Rome (pensionnaire 2013-2014) © ADAGP Hicham Berrada – Courtesy de l’artiste et kamel mennour, Paris/London / 5 – vue de l’exposition, photo L. Larralde

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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