Essais
Entretiens avec Francis Bacon, un manuel de savoir-vivre !

Entretiens avec Francis Bacon, un manuel de savoir-vivre !

25 septembre 2013 | PAR Sabina Rotbart

Pendant vingt-cinq ans, entre 1962 et 1986, Francis Bacon a répondu aux questions insistantes du célèbre critique d’art américain David Sylvester. Lui, qui, pourtant, répétait inlassablement qu’ »on ne peut pas parler de la peinture » a expliqué la sienne, patiemment et sans vanité. Traduit par son ami Michel Leiris, ce long dialogue, qui court sur vingt-cinq ans, apporte un éclairage inégalable sur l’œuvre de l’artiste. Et sur sa capacité à donner un sens, éventuellement futile, valable au jour le jour, à la vie.

[rating=5]

francis bacon entretiensC’est un grand classique, un manuel presque, cet ouvrage d’ « Entretiens avec Francis Bacon » juste réédité par Flammarion. A s’offrir vite car l’édition originale, datant de 1975, relève du pur désir de bibliophile (son prix avoisine les 300 euros !) et que les rééditions suivantes sont totalement épuisées. Cela dit, ce livre où l’artiste se présente lui-même, sans trace de fatuité ni de fausse modestie, passionne et s’avère une des meilleures entrées pour aborder l’œuvre, avec, bien sûr, les ouvrages de Deleuze (Logique de la sensation) et de Leiris lui-même.
Dans ce texte simplissime, étonnamment lumineux, Bacon évoque bien sûr l’ « accident », ce temps où geste et matière s’emportent dans une pulsion fébrile, provoquant l’insoupçonné, visée ultime, horizon impossible mais tellement désirable. L’artiste développe aussi ses choix techniques, comment les fonds dénudés, évitent, en dégageant la figure, toute atmosphère trop « pot-au-feu », toute narration lourde d’ennui. Toute histoire laborieusement illustrative. Il raconte son pari difficile, sa posture d’équilibriste, qui consiste à rester suspendu entre deux écueils, celui de l’illustration d’une part et celui de l’abstraction d’autre part, pour lui trop cérébrale et rendant mal les strates infinies de la sensation.
« Nous sommes de la viande, nous sommes des carcasses en puissance », observe, dans un moment saisissant, celui qui peint des crucifixions en pensant simultanément à Cimabue et aux viandes suspendues dans la chambre froide d’un boucher. Car au fil du récit qui dévoile un artiste autodidacte pourtant féru d’histoire de l’art, le lecteur découvre un homme jamais vraiment guéri de s’être découvert mortel. Un artiste qui tente par tous les moyens picturaux d’apprivoiser son obsession, celle de la chair tellement trop périssable. Un peintre pourtant est très loin de vouer un culte aux délices du morbide. Ces entretiens ont vraiment une vertu, ils permettent d’éviter un faux-sens, celui d’imaginer l’artiste se complaisant dans toute l’horreur du monde… Il s’en déleste plutôt dans un grand rire salvateur.

Francis Bacon-David Sylvester, Entretiens avec Francis Bacon, Introduction et traduction de Michel Leiris. Flammarion. 24 euros. Sortie en février 2013.

Sabina Rotbart

Jean-Louis Trintignant, l’hirondelle poétique
« Le printemps de la Renaissance : La sculpture et les arts à Florence, 1400-1460 » au Musée de Louvre
Sabina Rotbart
journaliste en tourisme culturel, gastronomie et oenotourisme. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *