Cinema

Jean-Louis Trintignant, l’hirondelle poétique

Jean-Louis Trintignant, l’hirondelle poétique

25 septembre 2013 | PAR Charlotte Dronier

« J’ai vieilli, excusez-moi… », s’adressait-il tendrement au public, débutant ainsi son dialogue ce Dimanche 14 Octobre 2012 à la Cinémathèque française. Oui, Jean-Louis Trintignant a désormais quatre-vingt-trois ans, cet âge où les rides sont les empreintes physiques des souvenirs, des drames comme des petits bonheurs simples. L’aura de cet acteur n’a rien perdu de son caractère dostoievskien que lui prêtait déjà Eric Rohmer en 1969, celle « où les zones de lumière succèdent aux zones de ténèbres, et où l’ange succède au démon. » Bien sûr, il y a eu cette notoriété internationale aux côtés de Roger Vadim, Claude Lelouch, Costa-Gavras, Bernardo Bertolucci, une filmographie italienne composée d’une trentaine d’oeuvres sur les cent-trente dans lesquelles il a joué. Des films engagés, du cinéma d’auteur auprès de réalisateurs débutants parfois, des choix pas toujours des plus judicieux, mais qu’il assume sans regret car il était passionné. Et puis il y a eu aussi le soldat qui connut la Guerre d’Algérie, le révolté, le militant, l’assistant photographe à L’Express, le réalisateur, le pilote de courses automobiles, l’amoureux du vin. Il y a l’homme qui s’est marié plusieurs fois et qui perdit deux filles. Il reste encore maintenant ce grand homme de théâtre, mais plus pour longtemps… Jean-Louis Trintignant le déclare avec plus ou moins de conviction depuis près de vingt ans, mais cette fois-ci, après d’ultimes lectures musicales cet Automne, il tirerait pour de bon sa révérence sur les vers des trois poètes libertaires Boris Vian, Robert Desnos et Jacques Prévert.

« Je crois que c’est ce spectacle. Je crois que je le préfère à tout ce que j’ai fait. J’y vis un grand bonheur! (…) Je me sens très proche d’eux lorsqu’ils parlent de problèmes politiques. En outre, je trouve qu’il faut parler légèrement de choses graves comme la mort.» s’enthousiasmait-il à maintes reprises il y a quelques années aux médias à propos de Trois poètes libertaires du XXème siècle. « Moi aussi, j’ai ce côté anarchiste. Je ne vais pas aux enterrements, je ne vote pas et je m’intéresse aux petites gens, comme Prévert. », s’amuse-t-il dernièrement dans Nice matin. Loin d’un intellectualisme acétique, le timbre envoûtant, si unique de Jean-Louis Trintignant et l’accordéoniste Daniel Mille rendent plus vivants encore la verve et l’humour noir de ces plumes libres. Depuis quatorze ans, les deux artistes sillonnent ensemble les salles, faisant tantôt danser La Valse des adieux d’Aragon, Poèmes à Lou d’Apollinaire avec jadis Marie Trintignant, tantôt ces trois écrivains. « Jean-Louis restera toujours une énigme pour moi. Quand j’ouvre les yeux, à la fin d’un solo, j’attrape son regard, son sourire en coin impossible à déchiffrer. Avec lui, j’ai souvent la sensation de jouer avec un musicien : c’est un maître du silence, de la respiration, du temps… Je n’ai jamais communiqué d’une façon si profonde sans avoir besoin de mots », confiait Daniel Mille dans l’Express en 2010.
Jean-Louis Trintignant éperdu dans Et Dieu créa la femme, jeune premier dans le Fanfaron, coureur automobile et amoureux dans Un homme et une femme, trafiquant et intellectuel érotique du nouveau roman d’Alain Robbe-Grillet dans Trans-Europ-Express et L’Homme qui ment, cow-boy majestueux dans Le Grand Silence, juge énigmatique dans Z, croyant réservé et décadent de Ma nuit chez Maude, espion à la retraite dans Trois couleurs : Rouge, grincheux au bon coeur dans Regarde les hommes tomber, vieil homme digne et radical dans Amour. Et toujours cette même voix indéfinissable, ce même sourire retenu, généreux, malicieux aux lèvres ourlées, ce même regard constant, imperturbable. Lequel de ces plusieurs se rapproche-t-il au plus près de lui? « Ce que j’ai le plus aimé au cinéma, c’est d’être l’incarnation d’un personnage différent de moi et réaliste. C’est pour cela que je suis devenu acteur. Je suis curieux des autres. Il n’y a pas de façon plus intime pour rentrer dans leur peau (…) En général, je trouve que les acteurs surjouent toujours un peu. On devrait être plus simples, mettre moins d’intentions. En avançant en âge, je m’efforce d’intérioriser mon jeu. Il faut ressentir les choses, et c’est l’œil de la caméra qui vient chercher les sentiments que l’on ressent. Il est toujours détestable qu’un acteur montre ce qu’il ressent » explique-t-il dans ses entretiens avec son ami André Asséo. Krzysztof Kie?lowski puis Michael Haneke ont su suffisamment le comprendre pour l’arracher à sa retraite anticipée, même s’il a fallu attendre dix ans pour qu’il bouleverse de nouveau les salles obscures.

Si ces deux réalisateurs furent les exceptions à la règle, Jean-Louis Trintignant clame définitivement sa préférence pour le théâtre face au cinéma. Une fois encore, tout est une question d’alchimie. « C’est très exaltant de sentir le public. C’est physique, charnel. Tous les soirs, j’essaie des trucs nouveaux. Personne ne s’en rend compte sauf moi. Ça me plaît. (…) Il n’empêche que j’aime chercher. Le problème étant que, parfois, je rate totalement la pièce. Pourtant, je préfère rater que de me répéter. » Brel chantait lui aussi que le manque d’imprudence mène à l’agonie du monde… Jean-Louis Trintignant aime provoquer, surtout lui-même. Bien qu’à ses débuts il jouait la tête baissée, estimant « n’être pas très bon, juste joli et là au bon moment », il a toujours porté au fond de lui cette conviction immuable qu’un jour, il parviendrait à s’extérioriser. C’est grâce à sa curiosité, son empathie qu’il développe son jeu si singulier : « Peut-être que les timides sont tellement retenus dans la vie quotidienne qu’ils observent davantage et sont plus attentifs à ce qui se passe autour d’eux. Ceux qui sont extravertis font beaucoup d’air et de bruit et n’ont pas le temps de regarder. Il faut regarder autour de soi, regarder les gens. Essayer de devenir plus riche humainement. Je pense que c’est comme cela qu’on s’améliore.»
L’exigence de Jean-Louis Trintignant ne l’a pourtant jamais conduit à vouloir devenir une vedette comme Alain Delon ou Jean-Paul Belmondo. Pourtant, nous l’avons tous rencontré à un moment de nos vies, peut-être nous a-t-il appris à aimer le cinéma et parfois même avons grandi avec lui. Sous ses airs distants, ses angoisses latentes se cachent un véritable épicurien, le goût du comique et l’amour de la contemplation. Oui, l’exaltation et la malice ne sont jamais bien loin du côté d’Uzès, ses vignes et ses feux de cheminée. Cet homme qui pensait à vingt-cinq ans qu’il n’allait pas mourir vieux estime finalement que la vieillesse vaut la peine d’être connue, entre petites réjouissances, souffrances physiques, dérision, théâtre et le manque de sa fille Marie. « Il y a un bonheur dans la tristesse, une joie en mode mineur.» Cette musicalité métaphorique qui a toujours ponctué son existence, c’est celle de la poésie, ouvrant sur un autre monde où chaque mot est une émotion, une fête, un refuge lorsque la vie et le corps lui deviennent trop douloureux. L’enfant Jean-Louis Trintignant fut initié à ce monde par les paroles de Jacques Prévert, puis il découvrit Rimbaud, Apollinaire, Baudelaire, Lorca et tous les grands, jusqu’à connaître désormais plus de mille cinq cents poèmes. Sa vie en est le recueil qu’il compte poursuivre encore, des projets plein la tête.

Le libertaire Trintignant tente de se retirer après tant d’années à essayer de nous dire adieu, en vain. Il ne pouvait se donner plus entier en nous offrant cette dernière tournée. Convaincu que les poèmes sont écrits pour être dits, il nous emporte dans les sillons de sa voix intemporelle, pleine de souvenirs, nous raconte cette urgence de vivre le présent comme il vient, dans cette humanité forte et dérisoire. Lui qui, lorsqu’il était adolescent, se suicidait souvent « et sans doute ne voulais-je pas vraiment mourir. ». Comment ne pas entendre Boris Vian lui répondre « Pourquoi  je vis, parce que c’est joli. » Gageons alors que ce ne soit une fois de plus qu’un au-revoir…

visuels (c) photo officielles des films le fanfaron, ma nuit chez Maud, trans-europ express et rouge.

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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Commentaire(s)

  • Nostalgie… « l’hirondelle poétique » me plaît

    décembre 8, 2013 at 15 h 58 min

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