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Paolo Moretti, délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs : « La dimension visionnaire c’est ce qui me passionne »

Paolo Moretti, délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs : « La dimension visionnaire c’est ce qui me passionne »

29 avril 2019 | PAR Yaël Hirsch

Quelques jours après l’annonce de la première et sublime sélection (voir notre article) qu’il coordonne, le nouveau délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs, qui a lieu du 12 au 25 mai prochain, Paolo Moretti, nous a reçus pour nous parler de cette 51e édition, du cinéma d’auteur et du rôle de ce cinéma. Rencontre avec un passionné qui sait transmettre des « visions » fondatrices venues du 7e art.

Avec vous qui avez travaillé en Italie, Espagne, Portugal, Suisse et France, est-ce que la Quinzaine des réalisateurs affirme un profil européen ?
Ma formation est européenne, j’ai travaillé dans beaucoup de pays en Europe. Je ne dirai pas qu’il y a un lien entre moi et le profil européen de la Quinzaine, la sélection va au-delà de cela, mais sans doute cela m’a aidé à voir le cinéma dans différents pays en termes structurels et industriels. Il y a des diversités importantes dans la façon de produire et diffuser le cinéma dans chaque pays.

Est-ce qu’il y a une « patte » du cinéma européen ?
Ce qui existe en Europe c’est que les films d’auteurs sont souvent soutenus par L’Union Européenne, des pays ou des programmes. Cela rend possible des prises de risque impossibles ailleurs. C’est peut-être la seule unité. Ce qui est beau en Europe, c’est la diversité. C’est difficile de trouver une idée de cinéma européen. C’est même l’un des traits qui définit la Quinzaine. Elle n’a jamais été attentive en priorité aux questions nationales, ce qui intéresse la Quinzaine se sont les visions d’auteurs singulières quelles que soient leurs provenances.

Vous dirigez un cinéma à la Roche-sur-Yon. Programmateur au long cours nourrit-il votre mission de directeur de festival ?
La programmation du cinéma ne s’arrête jamais, il y a des séances tous les jours, il y a deux salles. J’ai commencé à diriger ce cinéma en 2014 après plusieurs expériences complètement différentes. Le plus proche était l’animation d’un ciné-club, mais ce n’est pas la même chose. Avoir une salle dans le système français qui est très développé et qui rend possible plusieurs façons d’imaginer la programmation d’une salle art et essai. On a essayé plein de choses. La salle est passée de 50.000 spectateurs en 2014 à 74000 aujourd’hui. Il est essentiel de suivre l’entièreté de la trajectoire d’un film. A partir du moment où on le reçoit pas encore fini pour la sélection dans un festival jusqu’au moment où on le présente en salle, parfois des années après, en invitant le réalisateur à le partager avec le public, local. Ce qui m’a intéressé c’est de voir la longue vie d’un film après sa présentation dans un festival. Un festival c’est un point de départ, pas une fin. La programmation n’est pas uniquement un plaisir personnel et intime. C’est quelque chose qui doit être utile à plusieurs niveaux, et aussi générer des dynamiques qui font bouger l’industrie, amène les spectateurs dans les salles et pas seulement ceux qui ont la chance d’être en festival.

Vous avez travaillé pour des festivals de documentaires comme le FID ou le Festival de Nyon . Est-ce qu’il y a encore aujourd’hui une frontière entre le documentaire et la fiction au cinéma ?
Il n’y a pas de frontière pour moi, documentaire, animation, ce sont des catégories qu’on utilise de façon pratique. Pour moi c’est juste du cinéma. Il peut y avoir des éclats visionnaires autant dans des films d’animations comme de fictions. Ce qui nous intéresse c’est la singularité d’une vision, la modernité d’une écriture quelque soit sa forme. Cette année il y a un film qui justement joue beaucoup avec ses matières là, Lillian du documentariste Andreas Horwath qui fictionalise une histoire réelle. Lech Kowalski fait un documentaire, On va tout péter, et en même temps il y met une approche totalement d’auteur. C’est un film de Lech Kowalski. C’est une approche du cinéma contemporain, qui mêle tout.

Le carrosse d’or a été donné à John Carpenter, cela donne le ton. Le genre est-il à l’honneur cette année à la Quinzaine?
Oui, cela donne une vision d’auteur. Plusieurs auteurs nous intéressent beaucoup, qui vont sur les territoires du genre dans une vision personnelle. Ce n’est pas l’exercice du genre en soi mais comment le genre peut offrir des instruments narratifs, mais c’est vraiment la vision d’auteur.

Dans la sélection, il y a des films de « genres » très différents…
Il y en a plusieurs. The Orphanage de Shahrbanoo Sadat est un musical. Le film de Robert Eggers, The Lighthouse c’est une fête de références cinéphiles réinterprétées de façon extrêmement contemporaines, il y a du Jean Vigo, du Hitchcock…et en même temps c’est un film de Robert Eggers qui n’aurait pas été possible avant ici et maintenant. Si il y a un trait qui définit la sélection c’est qu’il n’y a pas de genre défini mais une contamination générale entre genres et pratiques.

Et dans le genre « cult », comment préparez-vous la venue de Robert Rodriguez ?
Je suis très heureux de la masterclass de Robert Rodriguez. Ce sont les vingt-cinq ans de son film culte, El Mariachi qu’il avait présenté à Sundance. C’est un film qu’il avait tourné en réunissant 7000 dollars en faisant le cobaye pour des tests de médicaments. Ce film l’a lancé sur la scène mondiale. Ce qu’il a eu envie de faire c’est partager son expérience autodidacte. Il était entouré de gens qui lui disait qu’il n’y arriverait pas et il a réussi. Il a commencé à expliquer ses trucs et astuces pour tous ceux à qui on dit « tu n’y arriveras jamais ». Il a diffusé ses journaux de tournages dans un livre, Rebel without a crew. Son désir pédagogique l’a toujours accompagné, cela le pousse à avancer lui-même. Cette année il présente un film tutoriel, Red 11, qui présente sa propre histoire. Et c’est ce film complet que l’on va montrer et qui lui permettra d’expliquer comment on monte un film. Ce qui est génial, c’est qu’il sort de Alita : battle angel au budget faramineux. A la Quinzaine il va intervenir sur un film a tout petit budget avec le même enthousiasme. C’est cette énergie-là que nous voulons partager .

A la conférence de presse, vous avez défini l’ADN de la Quinzaine comme mettant en avant un cinéma à la fois auteur et visionnaire. Comment les deux sont-ils liés ?
La dimension visionnaire c’est ce qui me passionne. Être confronté à des visions qui m’oblige à repenser ma position vis-à-vis de certaines questions. Projeter quelque chose d’inédit en terme de narration, de récit. Je suis profondément convaincu que notre cerveau pense par images et que nourrir notre vocabulaire sémiotique d’images les plus connectées possibles à la contemporanéité permet d’avoir une relation au monde particulièrement directe.

Directe mais aussi réflexive? Cela permet aussi de mieux le comprendre ?
Exactement, c’est inévitable. Plus on nourrit notre imaginaire plus on tisse des relations avec le monde qui nous entoure. Et « auteur » cela renvoi au principe humaniste. Il y a des manifestations visionnaires qui sont plus du domaine de la technique. Ce qui m’intéresse c’est qu’il y ait toujours un auteur, une racine humaniste dans l’exploration de ces visions.

A la Quinzaine, quel est le rapport aux archives ?
J’ai aussi travaillé dans des archives, évidemment il y a lien avec le passé. Malheureusement il y a une contrainte de place. On a une vingtaine de créneaux, on en peut pas articuler le discours jusqu’à ce point-là. La sélection officielle le fait très bien avec Cannes Classics. La mission de la Quinzaine c’est d’être dehors, là, à chercher. Même si on a une sensibilité. Je citais par exemple Shahrbanoo Sadat, son film enquête sur l’influence du cinéma bollywoodien en Afghanistan dans les années 80. Le film de Rebecca Zlotowski a une mémoire cinéphile. C’est un film d’été qui répond à certains Romer, à certains Godard. C’est un film qui respire cinéphilie. Même si l’archive n’est pas frontalement présente, c’est une vision qui réincorpore l’archive et c’est plus sur ce terrain-là que la Quinzaine peut apporter une contribution au Festival de Cannes

Le festival ouvre et ferme sur un film français, est-ce une tradition ?
Non, ce n’est pas si fréquent, mais c’était naturel quand on découvert le film de Quentin Dupieux. Il est dans une recherche de narration. Le daim est son deuxième long en français. Ce qui est fascinant c’est la construction du personnage joué par Jean Dujardin. C’est un film très intense en terme de climax. Là encore, c’est un autodidacte. Comme Benoît Forgeard qui vient des arts plastiques, du Fresnoy. Ce sont deux démarches qui se répondent. Ce sont deux auteurs qui n’ont aucune orthodoxie et c’est là qu’il y a une communication naturelle avec la Quinzaine.

visuel : photo officielle de Paolo Moretti/ Quinzaine des réalisateurs / DR

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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