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Catherine Corsini  sur Un amour impossible : « Nous avons construit ce film comme un roman policier »

Catherine Corsini sur Un amour impossible : « Nous avons construit ce film comme un roman policier »

29 avril 2019 | PAR Yaël Hirsch

Alors que le dvd de son adaptation du roman de Christine Angot avec Virginie Efira et Niels Schneider est sorti en en dvd le 20 mars, nous avons rencontré Catherine Corsini au Festival International du Film d’Aubagne. L’occasion de parler de la place de la musique dans ses films et de cette dernière œuvre très intense.

Pouvez-vous revenir sur le travail avec Grégoire Hetzel pour Un amour impossible ?
Nous avons commencé avec une proposition plus mélancolique, collée presque à l’histoire. Nous nous sommes rendus compte que la musique devait être partenaire du temps, raconter le temps, raconter parfois la vitesse, allé parfois plus vite que les sentiments. C’est une musique qui doit entraîner, parce qu’il s’agit de l’histoire de cette femme qu’on attrape à 27 ans et qu’on laisse quand elle en a 75. La musique devait parfois faire des sauts dans le temps, pour pouvoir amener quelque chose de la jeunesse au début, du ravissement qu’a cette femme pour cet homme. Et qu’elle ne marque pas la dureté, la violence, qu’elle soit toujours dans une espèce de rapport un peu décalé à ce que sont le temps et la nostalgie. Dans le film, il y a un mélange entre une musique très orchestrée et puis des moments justement plus cristallins.

Comment travaillez-vous avec Grégoire Hetzel?

C’est très bordélique. Je parle en couleurs, en sentiments : qu’est-ce que raconte la scène, en quoi la musique est importante, qu’est-ce qu’elle doit amener en plus et surtout on fait des essais. Au montage, on a besoin de la musique pour caler les images et en même temps on change les images donc les musiciens doivent se réadapter. C’est un aller-retour constant qui rend fou Grégoire Hetzel, je suis tout le temps en train de bouger l’image, il est toujours en train de se réadapter. Nous avons des conversations, comme avec un acteur après chaque prise, où nous essayons d’améliorer de chercher, c’est beaucoup plus long et on va vers l’épure, on travaille tout le temps comme sur un scénario.

Comment avez-vous eu l’idée de faire de la narratrice un personnage ?
Au montage vrai, le film était vraiment comme un puzzle. Au départ la voix off a été construite comme celle d’un narrateur, et on s’est dit que c’était plus intéressant, que comme le narrateur vraiment c’est la fille qui écrit, que ce soit elle qui prenne en charge la voix off et que finalement effectivement au début on ne sait pas vraiment d’où elle vient puis tout d’un coup on voit le personnage de la voix off qui apparaît dans le film sous l’image du bébé. Et, à la fin qu’on va voir le vrai visage et la voix de la femme de la dernière partie. C’est comme le petit Poucet qui sème ses cailloux. Il y a un chemin : Qu’est-ce qu’elle décrit ? Qui est sa mère ? Cette voix off essaie de se mettre à la place donc c’est la voix off de la narratrice et en même temps celle de la mère. Il y a un aller-retour constant qui est assez troublant, mais qui amène aussi une espèce d’amplitude au film.

Sur la durée d’une vie de femme, où et comment choisissez-vous les ellipses du film ?
Nous avons beaucoup travaillé sur le temps, comment représenter la frustration, comment rythmer le temps de l’absence qui est insupportable, ce temps où elle l’attend. Nous avons essayé de rythmer ça le plus possible, en étant en même temps assez proche du récit. Pour choisir ce qu’on montre et ne montre pas, nous avons construit ce film comme un roman policier.

Le film est aussi très pudique. La scène clé de cette vie de jeune fille n’est pas montrée. Une fidélité au livre ?
Oui et aussi pour rester vraiment dans le regard de la mère. Penser avec elle tout ce qu’elle n’a pas pu voir, essayer de comprendre comment, effectivement, elle n’a pas vu, elle n’a même pas pu entrevoir, comprendre ce que c’était. Pour elle l’inceste elle ne savait même pas, ce que c’était, à cette époque-là. Ça lui tombe dessus, et c’est important d’être vraiment avec elle dans l’annonce de cette vie qui se brise.

Comment avec vous travaillé avec Virginie Efira pour cette scène où l’annonce lui tombe dessus ?
D’abord, elle avait très envie de jouer ce rôle, elle avait lu le roman et voulait sortir de tout ce qu’elle avait pu faire avant. Pouvoir montrer l’actrice exceptionnelle qu’elle est. Une actrice qui joue le film, qui ne joue pas le rôle mais qui est vraiment partenaire du film. Et nous avons vu beaucoup de chose ensemble : des films avec Romy Schneider, Le choix de Sophie. Pour voir des moments d’annonce qui sont des moments où on demande à un personnage des choses qui sont complètement impensables. Et puis nous avons tourné en deux fois cette scène. Je n’en étais pas encore totalement satisfaite, je trouvais qu’il y avait encore une once de quelque chose qui ne me paraissait pas être à la hauteur de ce que Virginie pouvait faire. C’était minuscule mais c’était quand même très important donc on l’a refait. Et je me souviens je me suis dit tout de suite que c’était bon. C’était quelque chose dans l’expression, dans le ressenti. On s’accordait vraiment à la nuance près et c’était très important.

Et en même temps il y a quelque chose qui reste très stable dans le personnage…

Ce personnage a une force incroyable. Malgré tout ce qu’elle reçoit, tous les coups qu’elle prend, elle est toujours debout. C’est une femme qui tient debout, c’est ça aussi qui m’a beaucoup troublée et émue. Malgré tout elle est là, elle résiste et pour moi c’est une pionnière du féminisme, une pionnière de qu’est-ce qu’une femme qui résiste à la domination, est ce que c’est une femme qui prend les coups et qui s’émancipe qui devient de plus en plus consciente des choses. Une femme qui, grâce à son intelligence, va réussir à se sortir par le haut de tout ça. Ce n’est pas une victime.

Il y a aussi la différence de classe sociale qui est suggérée …
Nous avons effectivement travaillé avec beaucoup d’attention les costumes car c’était une manière d’investir le corps. J’ai quand même gardé le côté un petit peu voyou que peut avoir Niels. On ne peut pas dénaturer un acteur et le mettre dans des codes qui ne sont pas totalement les siens. Il faut quand même fabriquer avec ce qu’il est. J’ai beaucoup plus pensé à des personnages à la Maurice Ronet. Nous avons travaillé l’imaginaire, ce que représente cet homme dont la famille est parisienne et dont la mère s’est suicidée. On sait qu’il vit dans un grand appartement, après, à Strasbourg. Ce sont des bribes, et c’est aussi tout ce que le personnage féminin imagine de lui… Il change de voiture, il s’alourdit avec le temps, il devient un bourgeois très étriqué dont la vie se rétrécit à ses livres, à ses traductions, alors qu’elle devient une femme beaucoup plus ouverte beaucoup plus attentive à ce qu’il se passe autour d’elle, vivant l’évolution du monde. Et il y aussi le fait qu’il fait partie d’une famille qui n’a pas supporté que l’Allemagne perde la guerre. Il y a un relent un peu fascisant avec son adoration de Nietzsche. Et puis il y a cette espèce d’intelligence hors norme, il connait 30 langues, ce n’est que du savoir qui déforme sa vision du monde. Alors qu’elle, elle est vraiment dans la vie et elle reste quelqu’un d’insaisissable pour lui, de tellement vivant, tellement intelligent. Il y a là quelque chose qu’il ne supporte pas, qu’il a envie de briser. Que cette femme puisse sortir de sa classe sociale, qu’elle puisse aussi s’affranchir, c’est quelque chose qu’il ne supporte pas. Il veut la laisser là où elle, et il ne veut pas qu’elle puisse se transformer.

La grande force de votre film, c’est de demander au spectateur de faire l’effort de s’installer dedans. Est-ce pensé ?
Quand j’étais petite, mon arrière-grand-mère me disait de m’asseoir à côté d’elle et m’annonçais : «je vais te raconter une histoire ». Dans mes films il reste quelque chose de cet ordre : On s’installe, on va au cinéma et tout d’un coup, on va vous raconter une histoire. C’est vrai qu’aujourd’hui, on nous demande plutôt d’attraper le téléspectateur et de ne pas le lâcher, surtout avec les séries. Tout se passe comme s’il fallait rendre les gens addicts alors que moi, c’est l’inverse. Je me demande comment ne pas en faire des spectateurs captifs mais plutôt un public actif qui va arriver à goûter l’histoire en y réfléchissant. Il faut leur laisser le temps d’apprécier, de prendre le temps de rentrer dans le monde des personnages, de rentrer dans leur univers. Surtout avec des films comme Un amour impossible ou La belle saison, où ils sont transportés vers une autre époque, une époque récente mais qui n’est pas celle d’aujourd’hui. Le temps est différent, les rapports aussi donc il faut prendre le temps de glisser vers ces personnages, vers cette époque proche et lointaine pour apprécier la qualité des relations et le mettre en résonance avec notre époque.

Visuel © Stephanie Branchu / Chaz Productions

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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