Essais
« Comment le voile est tombé sur la crèche » : Caroline Eliacheff défend la neutralité de la crèche Baby-Loup

« Comment le voile est tombé sur la crèche » : Caroline Eliacheff défend la neutralité de la crèche Baby-Loup

27 novembre 2013 | PAR Yaël Hirsch

La cour d’appel de Paris vient de rendre sa décision historique, qui va à l’encontre du jugement de la Cour de cassation du 19 mars dernier et confirme le licenciement pour « faute grave » de l’ex-directrice adjointe de la crèche privée Baby-Loup venue travailler voilée. L’essai de la psychiatre et psychanalyste Caroline Eliacheff est un plaidoyer habité mais maladroit pour la laïcité dans « les lieux d’accueil de la petite enfance ».

[rating=3]

eliacheff 176 pagesRetour sur l’affaire Baby-Loup
Impliquée depuis l’origine (1991) dans le projet de Baby-Loup, seule crèche de France ouverte 24h/24 dans l’une des seules villes des Yvelines à la mixité et à la pauvreté importantes (Chanteloup-les-Vignes est aussi la ville que décrit La Haine de Matthieu Kassovitz), Fatima Laaouej, épouse Afif, devient vite indispensable, et l’équipe de la crèche dirigée par Natalia Baleato lui permet de faire des études supérieures pour qu’elle devienne éducatrice.

Après plusieurs enfants et un long congé de maternité, elle est revenue travailler avec le voile. Entre-temps, une clause de neutralité a été ajoutée au règlement intérieur de la crèche. Une violente altercation a lieu, où la salariée insulte la directrice de la crèche. Elle est licenciée pour « faute grave » le 19 décembre 2008. Soutenue par les Prud’hommes, ce licenciement est remis en cause par la Halde, et surtout par la Cour de cassation, au printemps dernier. La cour d’appel de Paris vient de donner raison à la crèche contre son ancienne salariée…

Eliacheff ou la défense de  la laïcité 
En France, la laïcité est la règle qui s’impose dans les services publics, notamment dans l’école primaire et secondaire. Dans toutes les autres entreprises, le droit européen et le droit français sont clairs : c’est la liberté religieuse qui prime. « Signes ostensibles » ou pas, tant que les croyances et comportements personnels n’entravent pas l’activité de l’entreprise et tant qu’il n’y a pas de prosélytisme, la liberté d’expression est la règle.

L’affaire Baby-Loup pose donc la question de savoir si une entreprise privée, mais qui rend un service d’ordre public, ne devrait pas également se soumettre à la règle de la laïcité… Le 19 mars dernier, quand la Cour de cassation a désapprouvé le licenciement de de Fatima Laaouej pour faute grave, une levée de boucliers de « républicains » et surtout de « républicaines » a eu lieu, avec notamment la pétition orchestrée par Elizabeth Badinter et Caroline Fourest.

L’ouvrage de Caroline Eliacheff se situe dans cette mouvance et défend le « droit à la neutralité » comme « droit à tous les enfants, quels que soient leur âge et leur origine, dès lors qu’ils sont confiés à des personnes mandatées et rémunérées  par la société. » (p. 97). Et l’essai fonctionne par l’émotion, commençant par donner un visage à la femme voilé, Fatima L., et par décrire son choix dans un chapitre qui se présente plus comme une description de femme poussée vers l’intégrisme et l’ingratitude que comme la généalogie d’une volonté propre.

Suivi d’un portrait héroïque de la crèche, ce premier chapitre permet de comprendre pourquoi l’affaire Baby-Loup parle autant aux femmes : alors que cette jeune musulmane parvient, avec la solidarité d’autres femmes, à obtenir un bac+3, faisant figure de réussite républicaine, alors qu’elle est impliquée dans la louable tache d’émanciper les autres femmes par son travail pour une institution multiculturelle, pro-active, qui permet à près de 200 familles de travailler en prenant en charge avec flexibilité leurs jeunes enfants, le comportement qu’elle a eu en 2008 semble, au mieux, humainement détestable, et au pire, le symptôme d’une aliénation grave…  Le portrait des actrices de l’affaire prépare donc le lecteur à adopter sans hésiter le point de vue de la psychanalyste. Mais après ce bel effet d’émotion, le reste de l’essai souffre de son côté « à chaud » et n’a pas une structure assez solide, ni assez d’informations précises pour fournir des arguments convaincants. Le texte s’égare dans une condamnation bien-pensante des fondamentalismes (pp. 100-101) et les données arrivent un peu tard, avec près de 50 pages d’annexes brutes sur 150 pages d’essai.

La construction maladroite et les convictions peu argumentées de l’auteure ne l’empêchent néanmoins pas de soulever la question cruciale au cœur de l’affaire Baby-Loup : « N’est-il pas paradoxal de pouvoir confier son enfant à une crèche confessionnelle privée et de ne pas pouvoir trouver une crèche privée mettant la pratique religieuse à l’écart ? » (p. 97). Dans la France d’aujourd’hui, où le modèle républicain semble avoir de plus en plus de mal à s’accorder avec les demandes de liberté d’expression qu’engendre le multiculturalisme, Caroline Eliacheff semble à la fois suggérer que la laïcité pourrait bien devenir un choix religieux comme un autre et en même temps souhaiter que ce choix demeure la règle générale…

Caroline Eliacheff, Comment le voile est tombé sur la crèche, Albin Michel, 176 p., 15 euros. Publication en octobre 2013.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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