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Cinquante nuances de Grey, une bluette déguisée ?

23 octobre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Roman le plus vendu en 2012, traduit dans 27 pays, premier volet d’une triologie cultissime dont on annonce déjà un film au scénario signé Brest Easton Ellis et avec l’acteur Porno James Deen, « Cinquante nuances de Grey » est sorti en France la semaine dernière, précédé d’une sulfureuse réputation. Mais sous le poétique label de « mummy porn », le best-seller est en fait un roman à l’eau de rose épicé au SM plutôt qu’à la Cardamone. En revanche, il en dit long sur deux choses que l’on sait déjà : les obsessions contractualistes du héros laissent percer une certaine vision américaine du sexe et le succès du livre montre bien que ce sont les femmes et si possible pas féministes pour un sou qui achètent des livres…

Alors qu’elle termine sa dernière année de Fac, la brune, maigre, littéraire et toujours vierge Anastasia se prépare à quitter son job dans un magasin de bricolage et sa vie de campus pour aller travailler dans l’édition à Seattle. En revanche, elle compte garder avec elle sa roomate, la jolie et énergique Katherine. Or, à deux mois de la graduation, celle-ci lui demande de la remplacer au pied levé pour interviewer un riche magnat de Seattle, qui doit venir remettre les diplômes de fin d’année. Trébuchant pour se retrouver à quatre pattes dans le bureau du richissime homme d’affaires, « Ana », est surprise de le trouver si jeune (moins de 30 ans) et si séduisant. Quelques jours plus tard « par hasard », le beau Christian achète du matériel dans le magasin où travaille Ana. Elle lui plait clairement, mais il la prévient qu’il n’est pas fréquentable… Après quelques cafés et bien trop d’attention de la part du beau garçon pour rester de marbre, Ana « en veut plus ». Christian lui avoue alors sa passion pour la domination sexuelle. Sa relationavec Ana ne peut se passer qu’en ces termes, qu’il désire qu’elle accepte en signant un contrat très détaillé… Ana va-t-elle signer ce contrat avec un diable ? Seulement si le diable lui-même peut faire des compromis…

Amateurs de littérature érotique, férus de littérature, féministes libérées et sadiens dans l’âme, passez bien vite votre chemin, « 50 nuances de gris » est un pavé mal écrit, romantique jusqu’aux tréfonds du sucre (véridique : la meilleure amie d’Ana s’amourache du frère de Christian !) et surtout : pas l’ombre d’une séquence sexuelle jusqu’à la page 120. Sur les 440 autres pages, si vous êtes patients vous trouverez bien environ 5 scènes assez dénudées et qui se veulent SM. Sinon, dans une sorte de parodie croisée à la « Clueless » (le film) de Geothe et Tess D’Uberville, la loghorrée de EL James tourne autour de l’obsession de la signature du contrat plusieurs fois reproduits où positions, alimentation, sextoys et types de bondages sont listés pour approbation de la jeune pucelle. Sachant que le risque que le jeu de domination aille trop loin est circonscrit par le contrat et que chaque coït est sagement et lourdement précédé du bruit de la pochette du préservatif que Christian déchire, la question n’est donc pas vraiment celle du plaisir et de ses perversions, mais du contrat et de la confiance. Qu’il s’agisse de SM ou de mariage, finalement, c’est un peu la même chose.  Mais la bluette devient parfaitement fatigante quand elle reproduit des clichés terribles sur le genre :  la femme, vierge, plus jeune, et doutant elle-même se laissé éduquer et se fait balader en hélicoptère, acheter un mac (placement de produit subtil), une Audi  et même un peu de lingerie par l’homme sûr de lui. Coup de chance, Ana a bien de nombreux orgasmes et sait parfois se montrer « impertinente », mais enfin, le fantasme de l’achat est bien là, avec moultes références à la fortune colossale qui est vraiment l’atout charme d’un Grey manipulateur et malade de contrôle. Ce qui reste de suspense dans ce livre bien plat et répétitif est donc de savoir si, oui ou non, Christian aime assez Ana pour renoncer à sa perversion. Sexuel? non! Choquant, non plus. « Cinquante nuances de gris » est la plus conformiste des bluettes. Nous passerons donc les deux volumes suivants de la trilogie, Cinquante nuances plus sombres et Cinquante nuances plus claires, sous un silence poli.

EL James, « Cinquante nuances de Grey », trad. Denyse Beaulieu, JC Lattès, 560 p., 17 euros, Sortie le 17 octobre 2012.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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