Livres

Carole Martinez, la libération par l’enfermement

08 mai 2012 | PAR Margot Boutges

Brassant avec ses mains et ses mots la magie du monde, la romancière Carole Martinez, rencontrée en avril 2012, nous conte le cheminement de ses deux ouvrages : Le Cœur cousu (2007) et Du domaine des murmures (2011). Deux fables féministes au processus d’écriture aussi mouvementé que leur histoire.

En devenant écrivain, Carole Martinez, née en 1966, a répondu à un appel, une prédiction : « Tu seras celle qui écrira », lui avait dit sa grand-mère espagnole, détentrice des traditions orales de la famille. Le cœur cousu (2007), premier livre de la romancière, tisse le patchwork des récits filant de la doyenne. Il retrace l’histoire de Frasquita Carasco, arrière-arrière-grand-mère de Carole Martinez dont l’existence entière a été grignotée par le mythe et transmise de mère en fille. Jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs, elle se lance sur les routes d’Andalousie avec sa cohorte de marmots aux pouvoirs surnaturels.

Lourde responsabilité pour Carole Martinez que de fixer la légende familiale sur le papier. Aussi va-t-elle passer quatorze ans à tergiverser, multiplier les supports, froisser ses brouillons ou perdre ses manuscrits. Lorsque Gallimard, à qui elle envoie les deux premiers tiers de son roman accepte de le publier, elle se retrouve incapable d’écrire une ligne de plus. C’est qu’elle est arrivée à une étape charnière de son histoire : Comment tuer la mère de son ouvrage sans condamner la sienne ? A l’arrivée de cette route semée d’embuches et de blocages, elle livre un conte cruel empreint de réalisme-magique couronné d’une multitude de prix (Prix Renaudot des lycéens, Prix Ulysse…) Un deuxième enfantement pour celle qui entretemps a accouché d’un petit garçon.

Durant ces quatorze ans, Carole Martinez n’a pas cessé d’essayer d’échapper à la mission de passeuse qu’elle s’était donnée. Aussi commence-t-elle à plancher sur un deuxième roman, en cachette du premier : Du domaine des murmures. Si le titre s’impose rapidement, le cheminement est encore long. L’auteur imagine un château auquel chaque siècle aurait apporté sa pierre et chaque femme laissé sa voix. Mais il est difficile d’y accéder : « Des ronces nous agrippent aux mollets, nous griffent au visage », confie la romancière dans le prologue. Voulant donner vie à une multitude de châtelaines à travers les âges, elle se lance dans la confection de la partie contemporaine de son recueil. En parallèle, elle cherche dans les livres d’architecture un monument historique pour abriter ses rêveries (« un château avec deux ailes, celle des morts et des vivants, et une tour »). Après deux ans de vaine quête, son regard s’arrête sur le château de Montal (Lot) recouvert de décors de deuil. Sous l’influence de la funeste figure de Jeanne de Balzac d’Entraigues, fondatrice du château, elle éradique toutes les femmes créé pour son livre pour n’en retenir qu’une. En 1187, la jeune Esclarmonde brave la volonté paternelle qui la pousse à épouser un seigneur qu’elle honnit, choisissant l’emmurement dans une petite cellule du château. Ce n’est qu’en 2011 que s’achève la mise en mots du domaine des murmures qui reçoit le prix Goncourt des Lycéens.

Les deux livres semblent taillés dans un même bloc : Carole Martinez n’en finit pas d’y travailler la « matière féminine » dans ce qu’il y a de plus cruel et organique. Le sang des menstruations se mêlent avec celui des viols et des accouchements. Elle bâtit un univers matriarcal où les femmes distribuent la mémoire en héritage. Ses héroïnes sont de véritables « géantes », qui n’en finissent pas de racheter, par leur courage, la faiblesse et la cruauté des hommes. Des figures intemporelles, toujours un peu magiciennes, fondatrices d’une longue lignée.

« Je suis avant tout une conteuse », assure Carole Martinez, qui se perd volontiers dans le monde foisonnant qu’elle s’est créé. « Mais mon imagination débordante a besoin d’être contenue », précise-t-elle. Il n’est ainsi guère surprenant ce soit Esclarmonde la recluse qui soit venue écraser toutes les femmes peuplant le domaine des murmures. Loin de la prison promise, son enfermement sonne comme une libération. Car c’est de son antre de pierre qu’elle observe le mieux la beauté du monde.

Tout comme Carole Martinez qui en réussissant à claquemurer ses fables virevoltantes dans l’immense étroitesse d’un ouvrage  est devenue à son tour une géante. Un écrivain.

 

Le cœur cousu, Carole Martinez, Gallimard, 432 pages, 2007

Du domaines des murmures, Carole Martinez, Gallimard, 208 pages, 2011

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Margot Boutges

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