Marionnette

“Le cœur cousu”, la force du texte au travers des masques

“Le cœur cousu”, la force du texte au travers des masques

22 septembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre La Licorne présentait sa pièce Le cœur cousu à l’occasion du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes. Un spectacle beau et puissant, mélangeant théâtre de masque et marionnette. Une fable magnifique, servie par une mise en scène et un jeu impeccables.

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En adaptant Le cœur cousu de Carole Martinez, maintes fois primé, Claire Dancoisne faisait le pari osé de réussir à restituer toute la force et la poésie du récit sur le plateau. C’est brillamment qu’elle se tire de l’exercice, en utilisant une narration en tableaux et une très belle mise en scène.

C’est une histoire à la fois pleine de fureur et de petites joies qui nous est contée, pleine de folie et de poésie, tantôt lyrique et tantôt crue, tantôt tendre et tantôt cruelle. Le récit a le souffle de l’épopée, et se déploie très loin, porté sur les ailes de l’imaginaire: la représentation non naturaliste permet au monde campé sur scène de prendre une place qui n’est pas confinée au murs du lieu de représentation. On est en permanence à deux doigts du merveilleux. Pour le public, c’est une immersion totale: assaut de bruit, explosion visuelle, mais aussi odeur de la poudre quand la violence des hommes fait parler les canons.

Les hommes, justement, n’ont pas le beau rôle dans cette pièce. Son héroïne, Frasquita, sorte de magicienne bienveillante, qui raccommode aussi bien les statues que les humains, est en butte au poids des traditions, confrontée à l’absence de tolérance qui assèche les cœurs et ferme les portes. C’est un monde cruel, dans le chaos de la guerre civile, où la différence est rejetée: magie, folie, maladie, sont autant de tares qui relèguent au ban de la société. On aurait cependant tort de penser que tout n’est que larmes et tragédie dans cette pièce: certains personnages sont particulièrement drôles, et le rire vient régulièrement dénouer les gorges prises par l’intensité dramatique de l’intrigue.

Le spectacle est porté par la force de l’interprétation des acteurs, magnifiquement costumés de façon à ressembler à des marionnettes de papier. Chaque interprète porte un masque qui ne laisse apparaître que le bas de son visage – et pourtant, combien sont-ils expressifs, tous ces personnages! Touchants, forts, typés, le masque sert ici de catalyseur qui permet à chaque protagoniste de s’incarner en une sorte d’archétype. La vocalisation devient alors capitale, et elle est ici parfaitement maîtrisée. Les acteurs se font en outre manipulateurs, la majorité des scènes faisant intervenir des marionnettes portées grandeur nature. Acteurs et marionnettes ont une ressemblance confondante: au repos, on a peine à reconnaître les uns des autres, et cette troublante proximité fait beaucoup pour créer l’atmosphère irréelle de la pièce.

Un récit fort, une grande puissance évocatrice de la mise en scène et de l’interprétation, c’est un spectacle éminemment réussi que propose le Théâtre de La Licorne. Il sera en octobre à Villeneuve d’Ascq (59) et à Arques (62), puis il tournera en 2016 : n’hésitez surtout pas à aller le voir si vous en avez la possibilité.

D’après Le coeur cousu de Carole Martinez / Editions Gallimard
Adaptation, mise en scène, scénographie : Claire Dancoisne
Collaboration artistique : Maxime Sechaud
Lumières : Hervé Gary
Musique : David Laurie, Maxence Vandevelde, Stéphane Zuliani
Puppets : Anne Bothuon
Masques : Martha Romero
Costumes : Anne Bothuon, Claire Dancoisne ; Avec l’aide de Morgane Dufour, Louise Leder-Cariou, Charlotte Zwobada, et la participation de Gaëlle Bridoux et des élèves du lycée Jules Verne de Sartrouville
Plasticiens : Bertrand Boulanger, Maarten Janssens, Olivier Sion, Frédéric Tourard
Constructions : Alexandre Desitter, Quentin Thierry
Plateau : Jean-Luc Caramelle, Alex Herman
Runner : Vincent Maaschelein
Régie : David Laurie
Coproduction : Le Bateau Feu/SN Dunkerque, La Rose des Vents/SN Lille Métropole, Tandem Douai-Arras/Théâtre d’Arras, La Comédie de Béthune/CDN, Le Volcan/SN du Havre

Visuel : © Christophe Loiseau

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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