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Sengo, vivre après la guerre

Sengo, vivre après la guerre

01 mars 2020 | PAR Laetitia Larralde

Avec Sengo, Sansuke Yamada signe un manga sur une période méconnue de l’histoire du Japon. Plongez dans une série atypique à la fois grave et attachante.

Tokyo, 1945. La ville est à moitié rasée suite aux bombardements américains, comme environ 40% des centres urbains du pays. Vaincu après presque quinze ans d’une guerre qui commença en Mandchourie, le Japon est plongé dans un chaos dirigé par le gouvernement provisoire de MacArthur et son armée d’occupation. C’est là que Kodamatsu, soldat fraîchement démobilisé, retrouve Kawashima, son supérieur dans l’armée, maintenant patron d’une échoppe de soupe sur le marché.

Sansuke Yamada dresse ici le portrait d’un Japon peu connu au travers de ses deux personnages principaux. De caractères opposés et issus de milieux différents, les deux soldats se retrouvent confrontés à la violence d’un quotidien à reconstruire tout en essayant de se remettre du traumatisme de la guerre. Au milieu de la misère profonde qui tient le pays se développe une économie parallèle : marché noir, prostitution, yakuzas ou juste simple débrouille, chacun trouve sa façon de survivre.

Chacun des personnages illustre une destinée : la jeune femme enrôlée de force dans un «établissement de détente» pour les soldats américains devenue patronne de son bar, la bande de jeunes orphelins, l’enfant qui ramasse les mégots pour récupérer le tabac, le vendeur de soupe qui ajoute des animaux errants à ses plats… si les soldats sont les plus fouillés, chacun des personnages secondaires ajoute sa touche à ce tableau du peuple japonais. Car c’est sur les classes populaires que s’attarde l’auteur. Le regard est posé à leur hauteur et décrit sans juger une situation désespérée.

Le duo formé par Kodamatsu, le paysan inculte et débonnaire, et Kawashima, le citadin alcoolique profondément miné par la guerre, fonctionne à merveille. Il tient l’histoire en équilibre entre la volonté d’avancer malgré tout et la culpabilité du soldat survivant. La couverture du premier tome représentant les deux protagonistes devant le temple Yasukuni, dédié aux âmes des soldats morts pour l’empereur, illustre parfaitement le propos du livre : comment ceux qui ont survécu peuvent-ils avancer dans une vie sans guerre, leurs camarades tombés au combat toujours derrière eux ?

Si le premier tome s’intéresse principalement au quotidien à Tokyo au sortir de la guerre, le second revient sur la fin du conflit. Kawashima et Kodamatsu sont en garnison en Chine et le premier prend sous ses ordres une escouade de fortes têtes récemment rentrée du front. Entre humiliations par les supérieurs, compétition entre escouades, marché noir et tours dans les maisons de réconfort, la vie des soldats semble préfigurer ce qui les attend au retour au pays.

Avec un dessin élégant et expressif, Sansuke Yamada mène son récit sans tomber dans la facilité de condamner à tour de bras. Mis à part les soldats américains globalement rustres, chaque personnage a ses nuances, ses failles et ses espoirs, qui apportent une épaisseur à l’histoire sans jamais l’alourdir. La révolte qui naît à la lecture de ces pages est tempérée par une mise en contexte fataliste qui pour autant n’excuse rien.

Distingué par le prix Osamu Tezuka et par le grand prix de la Japan Cartoonist Association en 2019, la série Sengo est une fable douce-amère sur une de ces périodes qui révèlent la nature essentielle des hommes. Avec justesse, l’auteur nous met en face de ce que l’Histoire aurait préféré oublier, et on a hâte de lire la suite.

Sengo, Sansuke Yamada
Série en 7 tomes, T1: Retrouvailles et T2 : Initiation disponibles
Casterman

Visuels : © Casterman

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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