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Malaterre, le drame du rêve

Malaterre, le drame du rêve

06 mai 2019 | PAR Laetitia Larralde

Plongez avec Malaterre de Pierre-Henry Gomont dans un roman graphique exotique, initiatique et dramatique qui vous laissera légèrement étourdi.

 

Gabriel Lesaffre est un charmeur égoïste et destructeur. Rien n’existe pour lui en dehors de sa personne et de son rêve, qui consiste à restaurer la splendeur passée de sa famille par le rachat du domaine ancestral de Malaterre, en pleine forêt équatoriale africaine. Epris de liberté, il abandonne sa femme et ses trois enfants pour courir après une vie de débauche et d’argent facile. Mais pour que son rêve soit complet, il doit s’assurer de la transmission du domaine à ses enfants, de rétablir la lignée familiale. Entre charme et manipulation, il réussit à emmener avec lui les deux aînés, Mathilde et Simon, laissant leur mère et petit frère sur le carreau.
A peine arrivés sur le domaine, demeure coloniale perdue dans une forêt dense et captivante, Mathilde et Simon doivent repartir seuls en ville pour aller au lycée. Livrés à eux-mêmes, ils se rendent peu à peu compte de la nature manipulatrice et violente de leur alcoolique de père. Tant bien que mal, ils s’installent dans une apparente liberté d’adolescents expatriés.

Malaterre est une histoire familiale, en partie autobiographique, qui bien que centrée sur la figure du père, traite, presque en creux tant Gabriel accapare l’espace, des moments déterminants de la vie des enfants. Pris en tenaille entre leur admiration pour ce père qui les entraîne dans un tourbillon exotique et la sensation de s’être fait berner par un alcoolique brutal qui n’a aucune idée de ce qu’il fait, Mathilde et Simon perdent peu à peu leur innocence et leurs illusions. On les observe grandir dans les marges d’une histoire que leur père leur impose et dont ils ne sont pas sûrs de vouloir. L’histoire a une ampleur initiatique, où le seul à ne rien apprendre est Gabriel, entier jusqu’au bout.

Pierre-Henry Gomont a un style graphique et narratif unique. On retrouve dans Malaterre des procédés déjà mis en place dans son précédent album Pereira prétend comme par exemple le remplacement du texte des bulles par des images. Cette technique permet à la fois de transmettre une émotion des personnages de façon plus directe mais aussi de montrer l’impossibilité de trouver les mots justes.

Le dessin est très libre, et le trait qui tantôt tremble et se dédouble souligne le tourbillon perpétuel, l’ébullition de la vie de Gabriel. Celui-ci est souvent représenté comme crachant du feu, la fumée de sa cigarette prenant la forme de flammes. Le style est dynamique et expressif et se modifie subtilement selon ce qui doit être exprimé. Même si les textes sont très présents, dans les bulles ou dans la narration à la troisième personne qui donne une sorte de recul sur les évènements, on sent que le moyen de communication principal est le dessin. Le trait se lie et se délie, tremble, hache, ouvre et délimite, jusqu’à remplacer les mots dans les bulles. Un vrai langage visuel est mis en place ici, qui complète le texte plutôt que de l’illustrer. L’utilisation des couleurs est aussi très libre, s’attachant à retranscrire des ambiances, des atmosphères plutôt que de décrire une réalité. Les traits eux aussi se teintent, le noir restant rarement complètement noir, apportant délicatesse et nuance à l’image.

Malaterre est un roman graphique qui nous entraîne dans le tourbillon de ses personnages, visuellement très riche, porté par un souffle de liberté créative hautement stimulante. Pierre-Henry Gomont confirme ici que le futur de la bande dessinée se fera avec lui.

Malaterre, de Pierre-Henry Gomont
Editions Dargaud

Visuels © Dargaud

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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