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La trilogie du « Coup de Sang », l’apocalypse selon Enki Bilal

La trilogie du « Coup de Sang », l’apocalypse selon Enki Bilal

10 novembre 2014 | PAR Stéphane Blemus

La rêverie écologique d’Enki Bilal séquencée en trois bandes-dessinées vient de trouver sa conclusion par la publication de  La Couleur de l’air .

9782203033085Depuis 2009 et « Animal’z », premier épisode de la trilogie, Enki Bilal nous conte les tribulations de communautés humaines faisant face à la fin du monde connu. Le Coup de Sang de la Terre a tonné, et les cataclysmes climatiques se sont abattus sur l’humanité tout entière.

Du haut de sa plume, l’artiste a croqué trois histoires qui semblent tout droit sorties du roman apocalyptique de Cormac McCarthy, The Road  (« La Route »). Face à la fin de l’Histoire, l’Homme est devenu un nomade lancé dans un voyage contre la fatigue, et destiné à l’art de la solitude et de la survie. Soumis à l’errance, à l’angoisse de ne plus se réveiller, à la tentation du cannibalisme.

Les voies de cette quête d’une terre propice à la vie, d’un Eldorado hypothétique seront propres à chacun des groupes humains créés par l’auteur. Aquatique pour certains êtres humains hybridés avec des dauphins par la science ; Terrestre pour les humains voyageant désormais à dos de chameaux et de zèbres ; Céleste enfin pour les passagers d’un dirigeable Zeppelin. Un groupe humain par élément fondamental.

Une fin du monde sans D i e u et sans passé

L’apocalypse selon Enki Bilal est sans divinité. Les acteurs de la trilogie du « Coup de Sang » ont renié D i e u. Pourtant, les allusions au religieux et les accents bibliques sont nombreux – comme toujours chez Bilal – dans ce triptyque. Depuis l’aéronef Zeppelin, sorte d’Arche de Noé céleste, transportant quelques humains et toutes sortes d’animaux par milliers jusqu’au personnage du prêtre multiconfessionnel shakespearien, les clins d’œil aux récits bibliques – Apocalypse et Déluge, notamment – sont récurrents. Ici, pas de chevaliers de l’Apocalypse au nombre de quatre comme dans le Nouveau Testament, mais à la place des nuages arrivant « par les quatre côtés de l’horizon », encerclement annonciateur de la fin du monde transformé par l’Homme.

Car c’est le monde tel que modelé par l’Homme qui s’effondre. La Nature décide elle-même de rejeter un mauvais rejeton : le monde existant. Sont présentées comme sources du « Coup de Sang » le scientisme – et ses cobayes humains, ses hybridations, ses manipulations du vivant comme les « capsules d’eau en poudre » – et la valeur argent, tout comme le nucléaire, l’information médiatique et l’obscurantisme religieux – qui taraude toujours autant l’auteur.

Ce monde disparaît à une vitesse telle que son paysage même s’altère à vue d’œil. Dans ces trois bandes dessinées, le désert de Gobi se retrouve au pied des Pyrénées, l’Annapurna se dresse face au Pic du Midi. Disparitions géographiques accompagnées de celle de la mémoire du monde. Les acteurs du récit perdent les images, les récits, voire toute notion du passé. Le Coup de Sang devient axiome historique, comme un nouveau Big Bang originel. Une fin de l’Histoire synonyme de fin de la mémoire. Comme dans le roman précité, le « The Road » de McCarthy, la perte des repères induit la perte de mémoire, comme si cette expérience de fin des temps imposait son propre langage, sa propre réalité, ses propres codes, en excluant de l’esprit la vie d’avant. Ainsi que le souligne un personnage de Bilal, la mémoire se « réorganise ».

La Nature, révolutionnaire et embryonnaire

La Nature remplace D i e u chez Bilal. Au D i e u masculin et son « Il » biblique, Bilal privilégie la Nature/la Planète/la Terre et son « Elle » majuscule. Une Nature dont les émotions sont, à s’y méprendre, celles d’un être humain. C’est cette Nature qui connaît un « Coup de Sang », et enfouit en son sein les éléments néfastes de l’humanité.

Cette Nature est une et indivisible. Ciel et Terre semblent se parler. Dans le récit, les sillons des nuages paraissent être des racines arrachées, des matières organiques « soulevées du sol par les vents ».

L’intervention de la Nature est implacable. Le Coup de Sang soumet l’Homme à une passivité totale face aux forces des éléments. Le volcan de glace siphonne le nuage noir de la pollution (« l’avale par sa cheminée »). Les armes de destruction massive sont avalées par le sol (un « désarmement généralisé, radical, ultime »).

Dans le même temps, les hommes en sont réduits à suivre des nuages en forme de flèches dans le ciel pour se guider. Une domination en remplace une autre. Libéré de D i e u, l’Homme est soumis au bon vouloir – et à l’indulgence – de la Nature. Bilal fait au final sortir le divin par la porte théologique pour le faire rentrer par la fenêtre biologique.

Le salut de l’Homme proviendra également de la Nature. Dans ce processus, l’Homme sera aidé par la compagnie des animaux, omniprésents dans la présente trilogie. La mise en scène des bandes-dessinées est si imprégnée de la présence des animaux que la plupart des critiques parlent improprement de « fable » pour décrire cette trilogie d’Enki Bilal. Comme dans le célèbre film de Terry Gilliam, « L’Armée des Douze Singes », la solution vient de l’animalité. Symbole du fait que les animaux sont à placer au cœur de la révolution écologique qu’Enki Bilal appelle de ses vœux.

Le New Deal d’Enki Bilal Roosevelt

Dans la trilogie du Coup de Sang, l’Homme est responsable de sa propre destruction, et d’une fin du monde prévisible. Et pourtant, Enki Bilal leur laisse la vie sauve. Tout du moins à certains d’entre eux, choisis comme suffisamment dignes de survivre. Il n’y aura pas de Troisième Guerre Mondiale, a arbitré in fine le célèbre dessinateur. La trilogie débouche sur une note qui est positive, ou tout du moins sur « quelque chose de pas forcément négatif », comme le résume-t-il dans son œuvre.

Et cette « fable » écologique se termine comme il se doit sur une morale. Une nouvelle solidarité est invoquée. Elle fut d’abord solidarité muette de groupes luttant pour la survie. Elle doit par la suite, une fois l’apocalypse achevée, devenir solidarité sociétale. Cette solidarité nouvelle, ce New Deal mondial serait fondé sur une libre association des hommes, et sur un nouveau contrat social et écologique planétaire. Ainsi que sur une urbanité réinventée (les immeubles survivant à la fin du monde).

Un New Deal qui ressemblerait à s’y méprendre à la vie communautaire d’un kibboutz urbain, où le travail serait alloué en fonction de l’évaluation des compétences, où l’attribution des identités et des lieux de vie serait choisie, comme les lois nouvelles, par la collectivité.

Pour Enki Bilal, l’objectif du « Coup de sang » de la Nature pourrait se résumer ainsi : « refonte de nouvelles lois de vie commune, hors des schémas économiques, financiers, géopolitiques en cours, jugés par elle inopérants, obsolètes et suicidaires ».

Cette refonte permettrait de remettre en avant une certaine idée de la culture. Dans le triptyque, la culture survit même dans les conditions les plus hostiles. Si l’humanité se meurt, la littérature demeure. Shakespeare et « Roméo et Juliette » sont au cœur du tome 2 « Julia & Roem », et les citations d’auteurs sont fréquentes dans le premier et le dernier album de la trilogie. Dans les nuages, dans la destruction, les pensées s’affolent, les citations affluent, les idéaux s’affirment.

Enfin, cette humanité nouvelle induirait un autre rapport à la mondialité* et aux frontières. Dans « la Couleur de l’air », les dérèglements climatiques ont créé un corridor de terre entre Europe et Afrique. Il sert de point de ralliement aux rescapés héros de l’histoire. Un renouveau de l’humanité europafricain.

Trilogie du « Coup de Sang » d’Enki Bilal :
 Animal’z , tome 1 : Parution en 2009
Julia & Roem , tome 2 : Parution en 2011
La Couleur de l’air, tome 3 : Parution en 2014

*Mondialité : L’écrivain Edouard Glissant (1928-2011) opposait de son vivant mondialisation (état de fait de l’évolution de l’économie et de l’Histoire, « l’égalisation par le bas ») et « mondialité » (état de mise en présence des cultures vécue dans le respect de la diversité).

Par Stéphane Blemus

Visuel : ©Casterman

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