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La bande dessinée du réel chez Casterman

La bande dessinée du réel chez Casterman

27 avril 2021 | PAR Laetitia Larralde

Les éditions Casterman mettent l’accent sur la bande dessinée documentaire avec la sortie de plusieurs albums aux sujets très variés. Entre mode, climat et genre, actualité et société sont décryptés.

Après avoir créé avec David Vandermeulen la collection La Petite bédéthèque des savoirs en 2016 aux Editions du Lombard, Nathalie Van Campenhoudt continue à explorer la bande dessinée du réel chez Casterman. Avec la collection Sociorama déjà au catalogue, l’idée est de développer ce genre qui associe un auteur de bande dessinée et un spécialiste du sujet traité. Trois albums sont récemment sortis, avec des auteurs ayant déjà fait leurs armes dans La Petite bédéthèque des savoirs.

La mode déshabillée

Le premier album, La mode déshabillée de Zoé Thouron et Frédéric Godart, est peut-être le moins convaincant. Basé sur la tension entre la recherche de la beauté et une industrie qui court après le profit, l’album aborde la mode sous différents angles. Nous suivons les deux auteurs et Marie-Antoinette et sa modiste Rose Bertin dans le labyrinthe des ramifications de cette industrie avec une légèreté humoristique qui semble parfois un peu trop sautillante, certains points méritant un peu plus d’approfondissement ou une démonstration un brin plus claire.

Mais les grands thèmes sont présents : la création des pièces iconiques, la dimension sociale, la légitimation du style, la mode durable et éthique, le rapport au corps et à sa représentation ou encore le rôle des influenceurs. Nous avons donc un aperçu large du monde de la mode, dans un grand froufrou tourbillonnant oscillant entre futilité et économie. Si le dessin de Zoé Thouron fonctionne, on regrette son choix de typographie trop brouillonne qui gêne une lecture autrement divertissante. En refermant l’album, il nous reste l’envie d’une consommation plus raisonnée, loin de la fast fashion.

Urgence climatique

Ivar Ekeland et Etienne Lécroart reviennent, après leur collaboration sur Le Hasard, une approche mathématique, avec Urgence climatique, il est encore temps ! Les deux auteurs ont l’ambition de donner au plus grand nombre les clés pour comprendre les enjeux de la question du dérèglement climatique et ainsi sortir de l’idée que l’on voudrait nous imposer qu’on ne peut rien y faire. Car la logique actuelle qui place l’économie au-dessus de tout considère qu’Homme et Nature sont deux entités séparées, la première pouvant se servir à l’envi dans les ressources de la seconde sans aucune conséquence.

Leur démonstration se base sur les données les plus récentes, incluant la pandémie actuelle, et remonte jusqu’au début de l’ère industrielle pour une vision globale. De façon claire et étayée, les auteurs exposent l’histoire de l’énergie, intimement liée à l’histoire de l’humanité. Ils nous montrent que des alternatives existent et remettent en cause les logiques de production néolibérales qui nous forcent à ignorer l’urgence climatique. Mais la croissance infinie n’existe pas dans un monde aux ressources limitées.

Avec l’espoir que la crise du Covid pousse vers une transition énergétique et agricole nécessaires avant que l’on dépasse le seuil de non-retour, l’album souligne que les populations les plus pauvres subissent déjà les effets du dérèglement climatique. Si ces milliardaires qui cherchent à fuir le problème en voulant conquérir la Lune consacraient les mêmes sommes à réparer nos dégâts sur Terre en pensant à l’échelle collective mondiale, nous pourrions alors peut-être trouver une façon de vivre moins destructrice.

Le genre, cet obscur objet du désordre

Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu se retrouvent pour un deuxième album de non-fiction après Le Féminisme en 7 slogans et citations. Là aussi, le propos est limpide et vise à mettre à plat les différents enjeux de la polémique autour de la question du genre. Et bien que l’on sente de quel côté penche l’opinion des auteurs, ils exposent les arguments des deux camps et donnent ainsi une vision large du débat. L’album confronte donc les opposants à ce qu’ils appellent « la théorie du genre » principalement issus des trois religions monothéistes, catholiques en tête, à ceux qui mènent les études de genre, à savoir universitaires, féministes et LGBT+.

Les auteurs commencent par une leçon de vocabulaire en expliquant les implications sous-jacentes des termes utilisés. Car si les deux camps ont une base commune de mots, ce qui n’aide pas à clarifier la situation, la portée de ces mots n’est pas la même pour l’un ou l’autre. Les conservateurs antigenre mélangent sexualité et genre, nature et construction sociale, éducation et endoctrinement dans un discours réactionnaire et qui se veut soutenu par la science. Leur théorie de la complémentarité des sexes ne fait que nier l’égalité entre hommes et femmes et la liberté de chacun de vivre sa différence. Ici, la science est biaisée pour légitimer la domination d’un groupe sur l’autre, comme cela a été fait par exemple pour l’esclavage.

La question de l’éducation des enfants est largement abordée. L’éducation sexuelle à l’école est très parcellaire et reste centrée sur la reproduction hétérosexuelle, ignorant toutes les autres façons de vivre sa sexualité et toutes les violences qui y sont liées. Elle est également à l’origine de cette polémique du genre, la sexualité restant un sujet fortement tabou dont personne ne veut parler aux jeunes, les enfermant ainsi dans une logique destructrice d’ignorance. On devrait au contraire leur parler sans fards d’une réalité essentielle et promouvoir une égalité pour tous sans conditions. Face à la multiplication des politiques populistes, il est nécessaire de continuer à défendre l’égalité des droits pour tous.

Début mai, la collection s’enrichira de deux nouveaux albums : Comment devient-on raciste ? de I. Méziane, C. Reynaud-Paligot et E. Heyer, et Mister cerveau de Jean-Yves Duhoo. Espérons qu’ils soient aussi intéressants que les premiers, permettant une diffusion large et sans douleur des savoirs.

 

La mode déshabillée, de Zoé Thouron et Frédéric Godart
160 pages, 22€, sortie le 24 février 2021
Le genre, cet obscur objet du désordre, d’Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu
96 pages, 18€, sortie le 21 avril 2021
Urgence climatique, il est encore temps ! d’Ivar Ekeland et Etienne Lécroart
120 pages, 19€, sortie le 21 avril 2021

Visuels : couvertures des albums ©Casterman

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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