BD
« Chez toi », comment créer sa famille loin de chez soi

« Chez toi », comment créer sa famille loin de chez soi

28 juin 2021 | PAR Laetitia Larralde

Avec Chez toi, Sandrine Martin transforme une étude anthropologique et ethnographique en récit sur la trajectoire de deux femmes, autour de la question des soins aux femmes enceintes réfugiées.

Athènes, 2017. Mona est une jeune syrienne réfugiée en Grèce avec son mari, et Monika est une sage-femme grecque. Toutes les deux se rencontrent à l’annonce de la grossesse de Mona chez Médecins du Monde et se rapprochent autour de petits détails communs. Mais si Mona cherche à retrouver une stabilité avec sa famille dans son exil, Monika, elle, rêve de s’échapper loin de son mari sans emploi et de sa belle-famille étouffante. Dans les parcours en miroir de ces deux femmes qui se croisent le temps d’une grossesse se dessinent les questions des soins médicaux, des migrants et de leurs familles et de la construction de l’identité.

Chez toi est un album collaboratif né d’un concours ERCcOMICS visant à diffuser la recherche scientifique en associant un projet scientifique et un auteur de bande dessinée pour une diffusion sur internet. Le projet de la lauréate, l’anthropologue Vanessa Grotti, EU Border Care, porte sur les trajectoires des femmes enceintes réfugiées dans les pays formant les frontières de l’Europe. Dans des lieux aussi variés qu’Athènes, Melilla, Lampedusa, la Guyane française et Mayotte, elle s’attache à observer le rapport de ces femmes et du personnel soignant.

Sandrine Martin, choisie pour son travail en adéquation avec le sujet, a décidé de resserrer le propos autour des réfugiées syriennes à Athènes. Après tout un travail de documentation, elle s’est rendue sur place, où l’ethnographe Cynthia Malakasis lui a montré la réalité du terrain en lui faisant rencontrer des réfugiées, des sages-femmes, des médecins et des activistes. De ces rencontres est née l’idée de mêler les témoignages pour créer une fiction la plus représentative possible de toutes les expériences. Ainsi est apparue Mona, jeune femme syrienne éduquée fuyant un pays en guerre, somme des récits recueillis auprès de cinq femmes.

Sur fond de la crise économique aiguë qui sévit en Grèce depuis 2010, nous suivons deux femmes et leurs familles confrontées à la question de la migration forcée. Si l’une fuit la guerre, le mari de l’autre se voit contraint de changer de pays pour avoir du travail. Tous laissent derrière eux leur famille et vont tenter de se construire un nouveau foyer loin de leurs racines. Si pour beaucoup Athènes est synonyme de vacances, pour d’autres elle est le point d’accès à l’Europe continentale. Le regard doit décrypter les paysages différemment : un hôtel du centre-ville est en fait un centre d’accueil pour réfugiés, un aéroport désaffecté est transformé en camp… Et pour de nombreux Grecs, la carte postale cache des conditions de vie difficiles.

Dans un contexte médical où les citoyens grecs ont déjà du mal à se faire soigner sans avoir recours à des dessous de table pour accéder aux médecins et doivent dépenser des sommes énormes pour un suivi qui nous semble basique, la situation des réfugiés est d’autant plus précaire. Soins, examens, accouchement, rien n’est au même endroit et les femmes qui ne parlent souvent pas la langue doivent conserver avec elles tout leur dossier, expliquer leurs antécédents et comprendre les décisions médicales les concernant, parfois prises sans leur consentement. Entre l’angoisse pour sa santé et celle de son bébé, Chez toi nous montre la difficulté de s’en remettre à un système que l’on ne maîtrise pas.

L’album aborde également le trajet des réfugiés, de leur pays d’origine à celui qu’ils visent, ici l’Allemagne. On voit les marches de nuit sur des chemins bordés de cadavres où le bétail et les cigarettes de contrebande ont plus de prix que les humains, les prix et les conditions des passeurs ou les traversées plus qu’incertaines en canots. Mais l’arrivée en Europe ne marque pas la fin du voyage : il faut encore attendre et espérer, se dépêtrer des formalités administratives où avoir un RDV peut prendre des mois, pour finalement encore recourir à l’illégalité pour atteindre son but. Et une fois arrivés, comment reconstruire son foyer dans un pays à la culture étrangère à la sienne ? Ce pays qui n’est pas celui des parents et où va naître et grandir leur bébé imprimera des repères inconscients dans l’esprit de l’enfant qui ne seront pas ceux de ces parents, et dès la naissance, « chez moi » n’aura pas la même connotation pour chacune des générations.

Le dessin au crayon de Sandrine Martin est délicat et expressif. Le choix des couleurs, une base bleue et une accentuation en rouge pour Mona et en orange pour Monika souligne la proximité des deux femmes et de leurs situations. Une faible variation et les rôles pourraient être échangés, l’une pourrait prendre l’identité de l’autre. Si l’aspect financier est abordé, ce n’est pas ici le cœur du problème. Ici, l’humain et son désir d’une vie meilleure dirigent l’histoire, pour décaler notre point de vue sur une question d’actualité brûlante.

Chez toi, de Sandrine Martin
208 pages, 23€ – Casterman

Visuels : ©Casterman

Gagnez 2×2 places pour « D’un rêve » de Salia Sanou
« Les Merveilles » d’Yvan Clédat et Coco Petitpierre : un autre Moyen-Âge
Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture