Livres

Adam Thirlwell, L’évasion

04 janvier 2010 | PAR Yaël Hirsch

Le jeune Adam Thirlwell est un phénomène de l’édition britannique. Après avoir fait parler de lui en vendant de nombreuses copies de son « Politics » (2003) qui mettait en lumière les contradictions d’un gentil couple prêt à faire de nouvelles expériences sexuelles pour ne pas rester has-been, il avait été critiqué vertement pour son deuxième opus. Son troisième roman, « L’évasion » renoue avec les grands thèmes de la littérature juive de diaspora (obsessions sexuelles, peur des femmes, déracinement et élégance quand même). Un livre à la fois drôle et sensible où les générations Joseph et Philip Roth rejoindront avec plaisir celles qui ont pour Bible « Tout est illuminé » de Jonathan Safran Foer.

A 78 ans, Haffner hante en jogging les couloirs d’un hôtel de cure perdu quelque part en Mitteleuropa. Il n’a pas égaré son élégance mais juste sa valise pour la mission délicate qui consiste à récupérer une maison appartenant à sa défunte épouse Livia. Sous l’œil attentif du narrateur, qui collectionne les « haffnerismes » et autres histoires mythiques du vieux juif anglais, et dans les bruits de mandibules de son pieu petit-fils à moitié obèse, Benjamin le héros dont le désir ne s’émousse pas avec l’âge tombe amoureux pour la première fois depuis son mariage (pourtant largement adultère). ET le roman s’ouvre sur Haffner indignement coincé dans le placard de la chambre de sa belle prof de yoga albanaise qui lui offre ses ébats avec son petit copain en spectacle qu’elle veut humiliant. Vieilli, mais toujours blond et charmeur, Haffner entretient aussi une liaison avec une femme un peu plus âgée (la cinquantaine) qui tombe folle amoureuse de lui… Les seuls à ne pas succomber au charme du vieux juif sont les fonctionnaires en charge des restitutions des biens juifs. Le pot de vin est la seule grâce qu’ils comprennent…

Dans un décor qui oscille entre Badenheim 1938 et Hotel Savoy, Thirlwell quitte les atermoiements intimes d’un couple trentenaire avec la norme. Le wunderkind se lance dans l’anti-roman d’apprentissage d’un homme déjà fait, et que rien ne peut changer. Raide sans être courageux, patriarche et égoïste, libidineux mais pas libertin, son Haffner se sauve en faisant passer l’élégance britannique avant les tourments identitaires du juif. Plus proche de Herzog que de Portnoy malgré ses tardives expériences sexuelles masochistes, Haffner est pharmakon : à la fois poison (qui dit patriarche absent dit manque de structure) et antidote (une école de légèreté où le plaisir efface toute métaphysique) pour son pauvre petit fils écrasé de questions, de mitzvot, et de graisses. Parfois trop référentiel (l’effet Steiner) et assez précieux, si le texte est bien décrit, il n’est pas toujours bien écrit. Mais de nombreux aphorismes le caressent comme des vagues souples et éloignées.

Adam Thirlwell, « L’évasion », L’Olivier, trad. Anne-Laure Tissut, 22 euros, Sortie le 7 janvier

« Là-haut, la lumière était pulvérisée. En dessous de lui, le Tibre roulait sa boue stagnante. Une brise donnait aux feuilles de peupliers des reflets argentés. Leur Pollen descendait en flottant, blanc, jusqu’au sol.
Haffner contemplait la cité éternelle en ruine à ses pieds. C’étaient les ruines pensa-t-il, qui justement étaient éternelles.
Oui, tel semblait être son schéma.
» p. 161

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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