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La dernière bataille de Napoléon : celle de nos imaginaires

La dernière bataille de Napoléon : celle de nos imaginaires

02 juin 2021 | PAR Rudy Degardin

L’anniversaire de la mort de Napoléon a été le théâtre de nombreux conflits. Un mois après les évènements, l’occasion nous est donnée de prendre un peu de hauteur afin de se demander comment transmettre sa mémoire aux générations futures. Pour cela, Bruno Modica, le porte-parole des Clionautes, l’association des professeurs d’histoire et de géographie, a répondu à nos questions.

« […] Après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. » [1] Comme le rappelle Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-tombe, la bataille mémorielle autour de Napoléon ne date pas d’hier. En construisant sa légende de son vivant, l’empereur des Français est devenu très tôt l’un des personnages emblématiques du roman national. Héroïque chef de guerre, père de l’Europe, il a offert, par son épopée, une certaine idée de la France à de nombreuses générations. Cependant, comme tout héros, il est le fruit des valeurs d’une société. Ainsi, l’homme viril et courageux peut, au gré des changements moraux, être perçu comme un horrible misogyne, dictateur, génocidaire, au choix. On pourrait donc dire que c’est la mémoire qui est écrite par les gagnants. Certains faits, fruits d’une bataille idéologique, sont sélectionnés pour construire par la suite les imaginaires de tout un peuple.

 Mais alors, aujourd’hui, que doit-on garder de l’histoire de Napoléon ?

Les débats autour de sa mémoire montrent que le héros d’hier peut devenir le monstre de demain. Peut-être faudrait-il alors entendre de la part d’un professeur d’Histoire que les faits ne sont ni bien ni mal. Avec Bruno Modica, porte-parole des Clionautes, l’association des professeurs d’histoire et de géographie, le ton est donné : il faut dépolitiser le débat.

Dans un entretien accordé à Toutelaculture, il réaffirme la place de l’histoire avec un grand H. Pour lui, la discipline scientifique invite à prendre un peu de hauteur. Lorsque la ministre déléguée à l’Égalité femmes-hommes déclare que « Napoléon était l’un des plus grands misogynes », il appelle à une recontextualisation. « On parle d’un homme du XIXème siècle, né au XVIIIème, dans un milieu méditerranéen, Corse, avec une éducation militaire. Ce n’est pas forcément là qu’on va trouver les fondamentaux du féminisme ». Mais sans juger ni relativiser, il est aussi important pour lui de rappeler la réalité du personnage. À l’article 324 du Code pénal de 1810, Napoléon donne au chef de famille le droit de vie et de mort sur sa femme.

Napoléon, un personnage complexe

L’émotion que peut susciter une telle information ne doit cependant pas annihiler notre capacité à raisonner. Juger un personnage avec nos valeurs contemporaines est une erreur. Comme le rappelle le porte-parole des Clionautes, Napoléon peut être perçu en France comme un guerrier sanguinaire parce que « l’idée de guerre générale ne se trouve que dans les livres d’histoire ». Si aujourd’hui, la question de célébrer ou non le chef militaire peut se poser dans notre société, il faut cependant regarder le personnage avec toute sa complexité. Par exemple, sur la question de la Révolution française, « Napoléon a mis en place un dispositif autoritaire qui en conserve ses acquis [notamment sur la propriété et l’abolition des privilèges] ». Il peut alors à la fois être perçu comme celui qui met fin à la période révolutionnaire mais aussi comme celui qui empêche les Bourbons de revenir au pouvoir. Il est donc autant possible de l’encenser que de le critiquer. 

Difficile de transmettre cette complexité historique

Dans l’Education nationale, « il n’y a par principe jamais assez d’heures » confie Bruno Modica. De plus, « la période de la Révolution française a été la mal aimée des études d’histoire pendant plusieurs générations. On faisait commencer l’histoire du XIXème à la Restauration, puis, l’histoire des mentalités et l’histoire sociale ont pris une grande place alors que Napoléon figure davantage dans l’histoire politique. » Ainsi, selon le porte-parole des Clionautes, certains professeurs ont pu avoir du mal à enseigner une telle période.

Avant de juger, il faut comprendre

Le rôle du professeur d’histoire n’est plus d’enseigner un roman national. L’objectif, rappelle Bruno Modica, est de : « rassembler autour de la connaissance d’une histoire commune ». Et il ajoute : « Mon problème n’est pas de faire admettre à [un élève issu de l’immigration] qu’il est l’héritier de Bonaparte mais que cet élève sache qu’il appartient à une communauté nationale dans laquelle des personnages ont laissé des traces ». La méconnaissance est un terreau propice à toutes sortes de manipulations. Et cela peut conduire à l’affrontement. Or, « si on comprend ensemble, on va pouvoir échanger, discuter, débattre ensemble. » affirme-t-il.

« Se faire tirer dessus des deux côtés »

Pour sortir des conflits idéologiques qui parasitent la transmission du savoir, Bruno Modica fait l’éloge de l’histoire globale. Sans célébrer, ni dénoncer, il prône une histoire « qui entremêle les histoires ». Par exemple, éclairer celle de la France, par la question de l’esclavage aux Antilles ou encore par la construction de l’Etat moderne russe sous Pierre le Grand. Cependant, adopter cette position est la porte ouverte aux critiques venant de droite comme de gauche. Quand les partisans d’une forme de cancel culture condamnent certains personnages historiques, d’autres, en réaction, les encensent, (et inversement). Face aux récupérations politiques, Bruno Modica confie « se faire tirer dessus des deux côtés ». Mais, avec une pointe d’humour, il déclare: « ce n’est pas la position la plus confortable, mais c’est ce qui me donne envie de continuer à faire ce que je fais ». Aujourd’hui, c’est peut-être cela le rôle du professeur d’histoire : lutter contre toutes les formes de récupérations idéologiques afin d’enrichir notre vision du monde.

Certaines questions restent cependant en suspens

Notre mémoire collective peut-elle se forger loin des débats idéologiques ? Il semble peut-être parfois utopique d’imaginer pouvoir y échapper. De plus, en acceptant sans tabou les faces sombres et glorieuses de Napoléon, la question des commémorations n’est pas encore réglée.

Il faut dire qu’à l’heure où l’information se diffuse sans limite, aucun héro n’est à l’abri d’une déconstruction. Peut-être devrions-nous alors interroger leur place dans notre société. Si chaque peuple a besoin de modèles inspirants, ces derniers ne peuvent cependant pas être l’unique fondement des imaginaires. Il est alors important de regarder en face les limites de nos héros afin de rester inspiré sans toutefois être aveuglé.

[1] CHATEAUBRIAND, F-R. de, Mémoires d’Outre-Tombe, Paris, Gallimard, T. 1, L XXIV p. 1008.

Visuel : © CC BY-NC-ND 2.0

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