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[Critique] Une femme douce, très beau Bresson, à la douceur étrange

[Critique] Une femme douce, très beau Bresson, à la douceur étrange

15 octobre 2013 | PAR Olivia Leboyer

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Adapté d’une nouvelle de Dostoïevski, ce film de Bresson (le premier en couleur) vibre d’un éclat mystérieux. Dominique Sanda, fascinante, nous rappelle ce que la douceur peut avoir d’étrange. Ne manquez pas cette version restaurée, en salles dès le 6 novembre.

[rating=5]

Très belle, la scène d’ouverture nous introduit dans un salon plutôt bourgeois, où un suicide vient d’avoir lieu : sur le petit balcon, une table renversée, un peu de terre qui s’échappe d’un pot de fleurs, une écharpe blanche qui s’envole… Nous voyons le drame à travers les yeux de la bonne, dont Bresson ne montre alors que les pieds. Puis, l’histoire nous est contée, en voix off, par le mari.

Un prêteur sur gages (Guy Frangin, excellent de retenue) tombe amoureux d’une jeune fille pauvre (premier rôle de Dominique Sanda, belle et mystérieuse), qui vient de temps à autre lui apporter de menus objets. Il s’enhardit à lui parler, l’invite au Jardin des Plantes, puis la demande en mariage. Tout cela, sans heurts, la jeune fille semblant aussi douce qu’impénétrable. Ni vraiment mélancolique, ni complètement fermée, ni tout à fait docile, elle paraît, par instants, heureuse. A d’autres moments, impossible de savoir. Entre elle et son mari, peu à peu, un silence presque solide s’installe. Il doute, souffre, n’ose pas troubler une situation déjà fragile. La peur, la jalousie, la difficulté à communiquer vont, progressivement, prendre le dessus.

Guy Frangin et Dominique Sanda incarnent à merveille cette impuissance étrange à se livrer. Etranges animaux l’un pour l’autre, ils ne peuvent décortiquer leurs sentiments ni saisir ce qui les anime. Fascinés par les ouvrages de biologie et la Galerie de l’Evolution, ils reconnaissent cependant qu’ils sont faits, tous deux, de la même matière que tous les autres animaux (« Nous sommes tous faits de la même matière, c’est extraordinaire ! »). Les choses pourraient, peut-être, être plus simples ? Après le drame, en voix off, il peine d’ailleurs à comprendre ce qui s’est joué entre eux : « Personne ne comprendra mon émotion. », lance-t-il avec fatalisme, ou encore « Je voulais donner l’impression que nous ne nous taisions pas. » Et lorsqu’il tente de comprendre sa femme, les hésitations se multiplient : « J’étais certain de son amour : elle m’aimait, ou elle voulait m’aimer, ou elle voulait aimer. » D’un « ou » à l’autre, le sens est très différent. Dans quelle mesure l’a-t-elle aimé ? La question flotte, sans réponse, puisque, précisément, la jeune femme répugne à faire entendre à haute voix ses émotions. Après une représentation de l’Hamlet de Shakespeare, ne s’indigne-t-elle pas, devant son mari, que le metteur en scène ait tronqué une tirade sur la douceur ? Hamlet y dit qu’il faut user de mesure et de douceur, au lieu de crier à tout va.

Paralysé, le mari n’ose pas interroger sa femme. Lui faire confiance, croire en son amour si discret, est difficile. Pourtant, Bresson nous dit, au détour d’une phrase, que les deux époux, la nuit, tirent l’un de l’autre les plus grands plaisirs. Oui, mais que se prennent-ils, que se donnent-ils ? Au matin, ils retrouvent leur attitude réservée, presque craintive, comme deux animaux prêts à s’effaroucher. Le rire cristallin de Dominique Sanda, aussi vite échappé que réprimé, nous fige par instants. « J’ai jeté de l’eau froide sur cet emportement » avoue le mari, qui regrette de ne pas avoir vaincu cette étrange retenue. A un autre moment, il avoue aussi, vaguement honteux, « Notre inégalité me plaisait ».

La manière de Robert Bresson, stylisée, sobre, impressionne. On pense aux belles analyses de Jacqueline de Romilly sur la douceur chez les Grecs. La douceur n’est pas forcément lisse ou convenue, elle ne cache pas non plus nécessairement d’autres sentiments. Elle peut, tout simplement, rayonner avec un éclat étrange.

Une femme douce, de Robert Bresson, France, 1969, 1h30, avec Dominique Sanda, Guy Frangin, Jeanne Lobre, Claude Ollier. Version restaurée et inédite. Sortie le 6 novembre 2013.

visuels: affiche et photo officielles du film

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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