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Rencontre avec Andrew Okpeaha MacLean, le réalisateur d’On the Ice

Rencontre avec Andrew Okpeaha MacLean, le réalisateur d’On the Ice

30 novembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

« On the ice » est un thriller mettant en scène deux amis de toujours. En compétition au dernier festival du film Américain de Deauville, ainsi qu’au Festival International des Jeunes Réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz, il sort sur nos écrans le 14 décembre 2011. Premier long métrage parfaitement maîtrisé de Andrew Okpeaha MacLean, qui a lui-même grandi à Barrow, Alaska, « On the ice » est un véritable voyage dans une communauté inupiaq. Rencontre avec un réalisateur talentueux et exigeant, surtout quand il revient sur ses propres origines.

Pour lire notre critique du film, c’est ici.

Les héros d’ « On the ice »sont tous très jeunes. Est-ce un « film d’apprentissage » ?
Je pense que le focus du film est sur des jeunes de 17 ou 18 ans qui ont juste fini le lycée. Ils se retrouvent au moment de leur vie où ils deviennent des adultes et font des choix de vie. C’est aussi le moment clé où les grandes amitiés de l’enfance peuvent prendre fin. Et si l’on regarde les deux personnages principaux, Qalli et  Aivaaq, ils ont grandi ensemble,  presque comme des frères. Mais ils sont très différents et ont des perspectives divergentes. Ce sont probablement les dernières semaines qu’ils passent dans cette amitié fusionnelle. J’ai essayé de capter cet aspect des choses, ce moment doux-amer de la vie quand tant de choses se finissent et tant d’autres commencent.

Quel est le rôle du personnage de la Grand-mère ?
Il était très important pour moi de faire entendre la voix d’une génération plus âgée. Au-delà de la génération des parents, je voulais que quelqu’un parle d’une connexion antérieure, venue d’un monde complètement différent. Quand je pense à ma propre famille, mes grands-parents d’arctique ont grandi dans un monde sans eau courante, sans électricité, sans être motorisés. Mon grand-père était un chasseur professionnel, c’est comme cela qu’il nourrissait sa famille. Ma mère, elle, est allée à l’université et elle a eu une vie complètement différente de celle de ses parents. Quant à moi, j’ai aussi eu une vie encore très différente de celle de ma mère. Pour les Inuits le changement s’est fait tellement vite, que c’est très impressionnant et je voulais vraiment montrer cela. Je voulais aussi faire voir la manière dont la grand-mère parle : elle communique dans la langue traditionnelle et le petit-fils comprend mais il répond en anglais. Il y a donc un challenge de communication entre générations. Et puis, c’est un personnage charmant, qui apporte un peu de chaleur et beaucoup d’amour inconditionnel pour son petit fils au cœur d’une intrigue très tendue.

Comment avez-vous pris la décision de donner au film la forme du thriller ?
J’aime les films qui ont une intrigue et du suspense et qui me transportent d’un bout à l’autre. Je voulais également enquêter sur la violence et les réponses que la violence appelle. Or cette question appelle souvent un format de film à suspense. Le film n’est pas du tout violent, mais parle plutôt de cette petite action, ce moment minuscule où tout bascule, et la vie de jeunes gens peut être bouleversée. C’est l’effet de la violence : elle fait basculer la vie des gens, soudainement et irrévocablement. Je voulais voir comment les personnages principaux et leur communauté régissent à ce moment de violence. Le père devient en quelques sortes l’inspecteur principal du film ; c’est lui qui le transforme en thriller. Non pas parce qu’il est policier, je ne crois pas que cette fonction du père soit tellement importante. Ce qui est intéressant c’est la manière dont son rôle éclaire les relations au sein de la famille et de la communauté. Or, au moment le plus fort de tragédie, la communauté se réunit dans la maison des parents du disparu. Quand il y a un problème tout le monde se soutient.

Le jour ne semble jamais se coucher. Cela participe-t-il au suspense ?
On a tourné au printemps et quand on a commencé à tourner au début du printemps, il y avait encore quelques heures d’obscurité la nuit. Mais à la fin du tournage, il faisait jour tout le temps. J’ai essayé d’utiliser pour créer des sortes de limbes, une confusion des temps. On ne sait jamais vraiment combien de temps est passé et quelle heure du jour ou de la nuit il est. Ce genre de dislocation crée une atmosphère vaporeuse et crée aussi le suspense.

Dès la première scène on voit les jeunes inupiaq jouer avec talent de la musique. Quelle place tient la musique dans la vie des jeunes d’arctique ?
On voit jouer de la musique trois fois dans le film. Je voulais montrer les diverses manières dont la communauté écoute de la musique : il y a la manière traditionnelle des parents et des grands parents ; et puis au début du film, il y a le hip-hop ultra moderne, venu des Etats-Unis et que les adolescents ont adopté. Ils l’ont absorbé et ils l’utilisent non pas pour prétendre qu’ils sont des gamins noirs de Los Angeles ou Brooklyn, mais plutôt pout exprimer qui ils sont. Et ça c’était vraiment très intéressant. C’est un phénomène qu’on peut voir partout dans le monde, c’est la grande force du hip-hop, cette expression personnelle.

La question de la consommation de drogue et d’alcool est également récurrente. Ce genre d’addiction touche-t-elle spécifiquement l’Alaska ?
Bien sûr, la drogue et l’alcool ne sont pas des problèmes qui sont circonscrits à l’Arctique. C’est partout dans le monde, on peut trouver des problèmes comme ça dans de nombreuses communautés. Mais le problème prend un caractère aigu en arctique. Je ne voulais pas éviter le thème et en même temps je ne voulais pas que tout le film tourne autour de ca. L’alcool et la drogue sont en quelque sorte les déclencheurs de la violence. La drogue comme le cristal meth est arrivé en Arctique dans les 10*15 dernières années est une drogue assez effrayante, c’est très différent de l’alcool. Quand on a montré le film en arctique, j’étais un peu anxieux de voir les réactions de la communauté à la manière dont on montrait cet aspect de leur vie. Mais là-haut les gens ont été très positifs et nous ont soutenus au mieux.

Vous vivez désormais à New York, qu’est ce qui vous manque le plus de l’Alaska ?
Bien sûr que la maison me manque. Certains plats traditionnels me manquent comme le mikigak, qui est de la viande fermentée de baleine. Ma famille me manque, évidemment. A New York on est entouré de milliers de personnes tout le temps, cela donne souvent beaucoup d’énergie, mais parfois la solitude vous manque. Être dans un paysage et ne pas voir la trace de qui que ce soit d’autre.

Le départ pour l’université a-t-il été un moment difficile ?
Oui, bien sûr, c’était difficile. Mais je n’ai pas seulement grandi dans une petite communauté traditionnelle . J’ai aussi passé du temps dans mon enfance à Fairfax, une ville d’Alaska. Alors la transition vers l’université n’a pas été aussi violente pour moi que pour d’autres jeunes Inuits qui plongent directement dans la vie de campus et de ville après avoir passé toute leur jeunesse dans un village d’Arctique. Là haut, tu passes ta vie entouré de gens que tu connais très bien, avec qui tu vis en toute proximité et soudain, ces liens te sont enlevés et c’est un véritable choc.

Vous menez également une activité théâtrale. Comment percevez-vous la différence du travail que vous menez sur les planches et derrière la caméra ?
C’est une question intéressante sur laquelle je pourrais écrire une thèse ! Pour moi, il y a une grande différence dans la manière de trouver les moments créatifs. Au théâtre, tu répètes beaucoup et à un moment tu trouves le moment d’inspiration que tu tentes de préserver pour le ramener après au public à chaque représentation. Au cinéma, tu ne veux pas trouver ce moment d’inspiration en répétant, mais quand la caméra tourne. Tu veux garder cette étincelle au plus frais, au plus proche de la réalité. La première grande différence se trouve donc  dans la façon de jouer. L’autre grande différence est la latitude que tu peux te permettre d’avoir avec la réalité. Au théâtre tu peux t’éloigner de la réalité pour être plus expressif. Tu peux suggérer une forêt entière en montrant simplement un arbre sur scène. Au cinéma, tu dois avoir une approche plus réaliste. Tu dois être authentique dans tout ce que tu fais. D’ailleurs dans le film, les seuls plans qui donnent l’impression de prendre un peu de distance avec le réel sont les grands plans en extérieur où tout flotte dans l’étendue de neige et de glace et où on a l’impression que tout peut arriver. Dès qu’on revient au village, au sein de le communauté, la réalité reprend le pas et nous avons vraiment tourné de manière très différente dans ces deux espaces.

Comptez-vous continuer à filmer l’Alaska ou avez-vous d’autres projets ?
Les deux ! Je vais continuer à élaborer des scripts liés à Alaska. Mais je veux aussi aller ailleurs. Un des scénarios sur lesquels  je travaille maintenant se passe dans le grand Canyon. Et je suis sur le tournage d’un autre film comme réalisateur, et ce dernier se passe en Floride. Probablement mon prochain film ne se passera pas en Alaska. Je ne veux pas m’enfermer dans ce sujet, l’Arctique, mais je veux y revenir, plus tard.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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