Musique
La Forza et Cenerentola… L’Opéra de Paris fait du neuf avec du vieux

La Forza et Cenerentola… L’Opéra de Paris fait du neuf avec du vieux

30 novembre 2011 | PAR Christophe Candoni

« La Forza del destino » n’avait pas été programmée depuis 30 ans, elle fait son entrée au répertoire de l’Opéra Bastille dans une mise en scène confiée au septuagénaire Jean-Claude Auvray tandis que « La Cenerentola » de Feu Jean-Pierre Ponnelle, créée à la toute fin des années 60 du siècle dernier, revoit le jour sur la scène du Palais Garnier. Auvray et Ponnelle sont deux hommes de métier, deux honnêtes artisans ; mais voilà, le premier, en fin de parcours après 160 mises en scène depuis 1972, annonce vouloir s’arrêter en 2013 avec « Un bal masqué » aux Chorégies d’Orange et le second est décédé en 1988. Il sent comme un étouffant parfum de naphtaline à l’Opéra de Paris…

En remontant La Force du destin, Jean-Claude Auvray fait le choix d’une transposition intéressante puisqu’il plante l’opéra dans le contexte historique de sa création, celui du Risorgimento avec un clin d’oeil bienvenu au célèbre Viva V.E.R.D.I (Vittorio Emanuele Re D‘Italia, la devise des patriotes) et à la séquence inaugurale du film Senso de Visconti avec un lâché de tracts nationalistes dans la salle de spectacle pendant l’air du « Rataplan » qui clôt l’acte III. Sinon, sa mise en scène paraît peu inspirée et bien sage. Elle mise sur une esthétique dépouillée, aux antipodes du Faust surchargé en début de saison (Voir ICI). C’est assez beau à regarder mais les chanteurs, faute de direction, ne savent visiblement pas quoi faire dans l’immensité nue du plateau. Les scènes de groupe sont habilement menées mais l’ensemble est trop statique (les quelques toiles mobiles qui servent de décor bougent plus que les interprètes) et le jeu d’acteur hyper conventionnel. Verrons-nous encore longtemps un crétin de ténor amoureux se jeter aux pieds de l’héroïne pour lui déclarer sa flamme à genoux ? Ce n’est pas cela insuffler la passion au drame et cette production manque d’emportement, de ce soulèvement, cette ardeur qui permettent de rendre un minimum crédible à ce qui est raconté.

Le plateau vocal déçoit et le couple que forment Violeta Urmana et Zoran Todorovich, certes dans des rôles écrasants, est à la peine pour offrir au public à peine mieux qu’une prestation en demi-teinte. Heureusement, l’orchestre se charge de compenser en partie cette défection grâce à la belle direction de Philippe Jordan. C’est le contraire au Palais Garnier où l’on donne La Cenerentola. Le bel canto rossinien est impeccablement servi par une distribution de choix dominée par la belle Karine Deshayes. Dans le rôle d’Angelina, elle déploie une virtuosité sans faille qui n’est jamais démonstrative et injecte de la douceur sans tomber dans la mièvrerie. Javier Camarena est un très bon Don Ramiro, puissant et agile. Tous sont éclatants mais moyennement soutenus par la battue confortable pour ne pas dire mollasse de Bruno Campanella. S’il reste une référence dans ce type de répertoire, il faut constater que de nombreux chefs, souvent des baroqueux, le supplantent en fantaisie ébouriffante.

Le sens de la théâtralité que ne possède pas La Force du Destin s’affiche sans peine ni complexe, et avec même une italianité souvent appuyée, dans La Cenerentola qu’a proposée en son temps Jean-Pierre Ponnelle. La production qui s’offre une seconde jeunesse sur la scène du Palais Garnier n’est pas indigne mais accuse son âge ancien. Les décors de carton-pâte rappellent les illustrations en noir et blanc des livres de contes, les costumes sortent tout droit d’une maison de poupée, tout convoque ici un imaginaire vieillot de l’enfance. Beaucoup trouve cela charmant. Le spectacle séduit parce qu’il offre une joie simple et immédiate qui peut s’apparenter à celle de s’introduire dans un vieux grenier, d’y ouvrir la malle ou la grande armoire qui regorgent de trésors désuets. Passé cela, que restera-t-il de cette production ? Certainement pas la magie de la redécouverte et de l’étonnement, facteurs pourtant indispensables pour faire d’une représentation théâtrale ou lyrique un évènement et un choc émotionnel. Remonter cette Cenerentola, c’est jeter de la poudre aux yeux, afficher la vision tronquée d’un art qui n’aurait plus rien à dire, c’est vendre l’illusion que le théâtre comme le monde, dont il est le miroir, n’avance ni n’évolue.

En présentant ces deux « nouvelles productions » que l’on pourrait qualifier de spectacles de patronage, l’Opéra de Paris, sous la conduite de Nicolas Joël, va contre l’idée même de théâtre qui se renouvelle continuellement au profit d’un pesant passéisme qui sied sûrement aux plus nostalgiques.

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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