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Peter Von Kant : le drame amer de François Ozon

Peter Von Kant : le drame amer de François Ozon

05 juillet 2022 | PAR Yohan Haddad

François Ozon réadapte l’une des œuvres maîtresses de Rainer Werner Fassbinder avec Peter Von Kant, drame théâtral en demi-teinte porté par un Denis Ménochet sidérant en tout point.

Le fantôme de Fassbinder

Peter Von Kant est un réalisateur en quête d’inspiration constante. Cloîtré dans son grand appartement de Cologne, en Allemagne, il semble survivre à sa condition de cinéaste maudit. Un beau jour, son amie et première muse Sidonie s’invite chez lui avec Amir, jeune homme de 23 ans naviguant entre différents pays d’Europe, à la recherche d’un idéal non définie. Le coup de foudre sentimental comme artistique envahit Peter Von Kant : il fera d’Amir sa muse, à l’image d’un Luchino Visconti et d’un Helmut Berger, pour le meilleur et pour le pire.

Après un film d’époque plongeant dans une dynamique Rohmérienne (Été 85) et l’adaptation d’un livre d’Emmanuèle Bernheim sur l’euthanasie (Tout s’est bien passé), François Ozon s’attaque cette fois-ci à un mythe, à celui qui est considéré comme l’un des plus grands cinéastes et auteurs de théâtre de son temps, Rainer Werner Fassbinder. Le réalisateur français adapte ici Les Larmes Amères de Petra Von Kant, l’une des œuvres maîtresses du génie Allemand, dans laquelle la relation muse-créateur/créatrice est identique, mais avec l’occurrence de deux femmes dans le milieu de la mode. Ozon reprend donc les ingrédients du film d’origine en y inversant les sexes : il y insuffle une vision qui lui est propre en reprenant des thèmes chers à son cinéma, qui passe par les amours homosexuels, des rapports de dominations houleux et une relation parent-enfant souvent conflictuelle. S’ajoute une nouvelle réappropriation des plus grandes figures d’un cinéma d’antan, avec la présence d’Isabelle Adjani, mais surtout avec celle d’Hanna Schygulla dans le rôle de la mère de Peter Von Kant, symbole du cinéma Allemand des années 1970, qui interprétait le personnage dominé des Larmes Amères de Petra Von Kant

François Ozon se plonge donc dans son œuvre en tant qu’élève d’un cinéaste qu’il n’a pourtant jamais connu : Peter Von Kant est un hommage appuyé à l’œuvre de Fassbinder, prenant place dans l’Allemagne du début des années 1970, dans un climat esthétique feutré et rythmé par des disques du passé, des photographies gigantesques au mur, et des meubles en nombre qui encombrent l’espace du salon.

Cinéaste en crise

La grande réussite de ce Peter Von Kant, c’est inévitablement Denis Ménochet dans la peau du réalisateur, qui y livre une performance ahurissante. Tour à tour émouvant, tour à tour empreint d’un fort caractère comique, il réalise l’exploit d’incarner cette figure éminemment complexe avec nuance, n’en faisant jamais trop. À ses côtés, Isabelle Adjani en Sidonie, ancienne chanteuse/actrice/muse, meilleure amie de Peter, dans un rôle forcément autobiographique, qui frappe à travers cette réplique prononcée par le personnage de Gabrielle, fille de Peter « On dirait qu’elle ne vieillit pas ! ». Le jeune premier Khalil Gharbia répond lui aussi à son personnage (Peter Von Kant est son premier film), y livrant une belle performance qui passe par ce qui est la meilleure séquence du film, qui le montre pleurer face à la caméra dans un moment de fragilité intacte.

Pourtant, ce Peter Von Kant est emprunt de nombreuses contradictions qui ont tendance à décrédibiliser par moment sa force narrative. Cette idée passe par un cabotinage du personnage d’Adjani, qui n’apporte pas grand chose à l’ensemble, ainsi que par certaines séquences qui semblent hors de propos, déphasés du cadre du film, tel que cette séquence où Peter Von Kant s’énerve, insultant tout le monde grassement et sans réserve, contrastant avec le caractère mélancolique du personnage sur le reste du film, pris au coeur d’une relation foncièrement toxique. Reste le personnage hilarant de Karl, interprété par le méconnu Stefan Crepon, homme à tout faire de Peter, mutique du début à la fin, faisant passer un faisceau d’émotions à travers ses deux yeux toujours aux bords des larmes, qui trahissent son amour et sa fascination pour le cinéaste en crise. Il est l’une des figures les plus intéressantes du film, et aurait mérité un développement plus appuyé.

Ce Peter Von Kant reste toutefois un film attrayant, et une nouvelle prise de risque pour François Ozon, qui continue de s’affirmer comme l’un des cinéastes les plus importants de sa génération, changeant radicalement de style à chaque nouvel opus, entre fascination d’un cinéma daté et affirmation d’un style à part entière, donc Peter Von Kant en est l’une des figures de proue de ces dernières années.

Visuel : © Carole Bethuel

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Yohan Haddad

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