Cinema
Michael Haneke, l’homme qui découpait la société en menus morceaux

Michael Haneke, l’homme qui découpait la société en menus morceaux

07 avril 2012 | PAR La Rédaction

Face aux blockbusters hollywoodiens et plus largement au montage classique du cinéma contemporain, il est un homme qui ne cherche pas à affubler ses longs métrages d’une succession sens dessus-dessous de plans quasi-subliminaux ; et qui découpe le réel, la société, la fragmente d’une manière particulièrement efficace…

Michael Haneke est né en Autriche, en 1942. Après avoir été critique de cinéma, il devient metteur en scène pour le théâtre pendant plusieurs années avant de finalement se lancer dans le cinéma avec son premier film, véritable coup de poignard dans la société de consommation, Le Septième continent (1989). Dès le début il possède son style propre, une manière de fragmenter son récit et de faire “respirer” le spectateur.

En effet, un des traits principaux du cinéma de Michael Haneke c’est de réaliser des plans particulièrement longs, parfois sans véritable nécessité narrative (9 minutes sur un jeune homme qui fait une partie de ping-pong face à un automate dans 71 Fragments d’une chronologie au hasard, 4 minutes sur Juliette Binoche qui repasse en pyjama dans ce même film par exemple). A travers cette longueur des plans il s’agit surtout de faire prendre conscience au spectateur de la nécessité d’observer, de prendre le temps, d’analyser les choses. Nos sociétés actuelles sont caractérisées par une véritable sur-abondance (d’informations multiples, de films, de publicité etc.) ; notre oeil est habitué à être constamment titillé par des images, cela participe à la société de consommation dont la publicité est le corollaire. Or le temps de la réflexion n’est pas le temps médiatique ; la réflexion demande justement du temps, du recul et c’est ce que Haneke nous démontre avec ses longs plans. Nous ne sommes plus habitués à regarder les images comme il se doit (dans un musée il n’y a qu’à constater avec quelle rapidité chaque visiteur passe d’une oeuvre à l’autre sans véritablement la regarder) ; lui -même l’affirme : avec un plan long il se produit plusieurs étapes chez le spectateur : en premier lieu on ne regarde pas réellement l’image, puis on s’impatiente, ensuite on s’agace du fait de cette éternité ; et, enfin, on finit par regarder l’image, la décortiquer, voir ce qu’il y a d’intéressant, ou de troublant… On sent le temps qui passe. Il laisse la part belle aux plans fixes et longs pour donner la possibilité au spectateur de trouver lui-même un sens à l’image, de trouver sa vérité, ce qui est particulièrement rare dans le cinéma mainstream.

Il hache les actions. La société contemporaine crée des humains mécaniques, qui ne reproduisent qu’une succession de gestes, qui ne les mènent à rien. Le Septième continent donne fréquemment à voir une série de petits plans qui nous montrent des mains saisissant des assiettes, des couverts, une tasse à café ; bref tous ces petits gestes qui sont inlassablement répétés des milliers de fois au cours d’une vie. Les individus sont enfermés par/dans ces micro-gestes, ils sont dominés par les objets, ils ne sont plus qu’une suite de micro-actions, difficilement abordables par leur ensemble.

Haneke nous montre que dans une société hyper fragmentée telle que la notre, le réel ne peut s’aborder qu’en fonction d’un tout. Exit donc les “petites phrases sorties de leur contexte” dont raffolent les médias, les mini-articles de blogs, la centaine de caractères de twitter ; un fragment seul ne veut rien dire, il ne se suffit pas à lui- même. On ne peut pas se contenter d’une image seule, il faut la mettre en relation avec l’image précédente et l’image suivante. Il s’amuse parfois, dans Caché (2005) ou Code inconnu (2000) notamment, à faire croire au spectateur que ce qu’il voit est la vérité puis, par un effet de mise en scène que c’était totalement faux ; le cinéma hanekien est un cinéma de faux-semblants. L’image n’est jamais qu’une vision tronquée et manipulée du réel. Il s’étonne que tout un chacun, lors de ses vacances, ne cesse de prendre des photos, des vidéos -lui qui n’en a jamais prises- comme si le simple fait d’avoir une image était constitutif d’une existence passée et d’une réalité vécue ; revenons au musée : combien de visiteurs mitraillent sans arrêt avec leurs appareils photo chaque oeuvre qu’ils voient et s’en détournent sitôt le cliché dans la boite ? Plus que jamais l’image prise en différé devient le dangereux substitut de la réalité.

Benny’s vidéo (1992) est particulièrement intéressant concernant notre amour de l’image. Le personnage principal “filme le monde plutôt qu’il ne le vit” (Jean-Jacques Bernard). Les images médiatiques nous dictent des idées, des intentions (notions déjà abordées dans les travaux d’Edgar Morin), elles nous rendent apathiques vis-à-vis de la violence. Le personnage principal tue une amie pour voir “ce que ça fait”, car étant constamment abreuvé d’images de ce type il en est venu à vouloir connaître ces sensations. Ce que Haneke refuse totalement ce sont ces films qui rendent la violence belle ; chez lui ce qui est violent choque, fait mal, est brutal.

Avec une rigueur d’entomologiste Michael Haneke dissèque la société et nous montre ce qu’elle a de plus inquiétant, de l’anomie générale à l’impossibilité pour les individus de communiquer, en passant par le danger du conformisme et du consumérisme, et notre amour pour les processus de médiatisation. Il faudrait des pages et des pages pour aborder toutes les facettes du cinéma hanekien ; quoi qu’il en soit, il faut savoir que Haneke c’est froid, glacial, noir, ça se termine mal, c’est traité sans pathos, c’est implacable ; bref c’est d’actualité. On ne peut regarder un de ses films sans réfléchir sur soi, sur notre époque, ni sans se regarder dans un miroir et prendre conscience que l’on vit dans une société qui semble courir à sa perte. La comédie ? Ce n’est pas pour lui, il en rigole : “J’ai mis en scène une seule comédie dans ma carrière, c’était au théâtre ; ç’a été le seul échec de ma carrière. Si je suis bon dans les chaussures, pourquoi irai-je faire des chapeaux ?!” ; ainsi il continuera de pointer du doigt là où ça fait mal tout en donnant une possibilité rarement offerte au spectateur : celle de chercher et de trouver lui-même les réponses à ses questions.

Réalisateur unanimement reconnu, plusieurs fois primé à Cannes (il repart en 2009 avec la Palme d’Or pour Le Ruban blanc) Michael Haneke offrira vraisemblablement son dernier né Amour pour une sortie prévue courant 2012.

Filmographie (au cinéma) :

1989 : Le Septième Continent
1992 : Benny’s video
1994 : 71 Fragments d’une chronologie du hasard
1997 : Funny Games
2000 : Code inconnu
2001 : La Pianiste
2003 : Le Temps du loup
2005 : Caché
2007 : Funny Games U.S.
2009 : Le Ruban blanc

 

Visuel : (c) : La photo est prise par Brigitte Lacombe


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