Théâtre

Fragments de spectacles vivants

Fragments de spectacles vivants

07 avril 2012 | PAR La Rédaction

Aller au théâtre : s’y perdre pour mieux se retrouver, c’est un peu l’expérience que vit tout spectateur de théâtre contemporain, un peu comme Dante au début de l’Enfer, égaré dans une forêt obscure, à la recherche de la voie droite qu’il a perdue. Justement le poète italien, auteur de La Divine comédie, est mentionné dans la dernière création de Warlikowski (Contes africains vu il y a peu à Chaillot) et cette figure reflète bien la position du spectateur initié ou pas, devant les productions du metteur en scène polonais. Nombreux sont les créateurs qui, chacun avec son esthétique propre, renoncent à suivre une trame narrative, à raconter une histoire mais au contraire ont recours à la fragmentation, la discontinuité, à la citation et l’autocitation. Sur les plateaux, la forme se fissure, éclate, explose jusqu’à la dispersion ou la surcharge parfois mais le principe est productif en pluralité du sens et réaffirme que le théâtre est le lieu de tous les possibles.

Cette nouvelle manière de produire un discours théâtral nécessite, et c’est tout son intérêt, une implication, une attention plus grande du public face à la proposition iconoclaste d’un metteur en scène, figure contestée autrefois car jugée despotique quand il délivrait sa vision forcément arbitraire et subjective de tel ou tel classique, mais qui l’est encore plus lorsqu’il se défait de ce statut d’autorité, qu’il n’use plus de ses pleins pouvoirs pour conduire le spectateur mais au contraire, le laisse faire son chemin, intellectuel et émotionnel, dans le spectacle.

De l’art du collage

La fragmentation liée à la multiplication et l’assemblage de matériaux textuels selon un principe postmoderniste du collage au théâtre comme dans les arts plastiques peut décontenancer un public auquel le rôle de décodeur est imparti. Warlikowski est le maître du genre car s’il a monté de très nombreuses pièces de théâtre ; pratiquement l’intégralité de l’œuvre de Shakespeare ainsi que des auteurs contemporains comme Sarah Kane, Hanoch Levin, ou Tony Kushner dans la première moitié de sa carrière, son approche textuelle et dramaturgique du théâtre prend un tournant en 2009, avec Apollonia un spectacle déterminant qui a été présenté dans la Cour d’honneur du Palais des papes au festival d’Avignon. Avec Piotr Gruszczynski et Jacek Poniedzialek, le metteur en scène élaborait pour la première fois un montage de textes d’après Euripide, Eschyle, Hanna Krall, Jonathan Littel, J.M. Coetzee… Agamemnon, guerrier à Troie, rentre de la guerre pour rejoindre sa femme Clytemnestre et prononce le discours du bourreau nazi, narrateur du roman Les Bienveillantes. Les époques se confondent et se font écho ; le propos dense tend comme rarement à l’universel et permet de faire le lien avec l’histoire d’Apollonia, résistante polonaise ayant vraiment existé qui donne son nom à la pièce.

Depuis, le procédé est récurent chez Warlikowski qui n’est plus intéressé à monter une pièce intégralement mais se fait l’auteur premier du spectacle qu’il monte par l’emprunt de textes dont ceux de J. M. Coetzee, une source d’inspiration essentielle dans son travail. Pour sa dernière création, Warlikowski revient à Shakespeare mais pour réunir non pas une mais trois figures qui sont Lear, Othello et Shylock. Il monte ainsi des fragments de pièces qu’il assemble, combine selon un point de vue subjectif duquel se dégage une nouvelle vision, un autre éclairage sur les personnages et un propos différent.

De ses limites

Le procédé trouve parfois ses limites. C’est le cas du Tramway où la pièce de Tennesse Wiliams est relayée au second plan, derrière les ambitions créatrices de Warlikowski. Une fois injectée de fragments littéraires hétéroclites parmi lesquels des extraits de « la Dame aux Camélias » ou de « Madame Bovary », du « Banquet » de Platon, d’un sketch de Coluche, de la « Jérusalem délivrée » du Tasse et du « Combat de Tancrède » de Monterverdi, elle se trouve défigurée. Egalement, pour (A)ppolonia, le discours au pupitre venant transposer le chapitre le plus polémique d’Elizabeth Costello, roman de Coetzee, le prix Nobel de littérature sud-africain qui compare les juifs morts de la shoah à des crapauds qu’on écrase pourrait apparaître comme un véritable cours d’histoire négationniste et mettre en danger la compréhension du spectateur.

De l’absence de fragment

La fragmentation du propos amène également à une forte radicalité commune à l’art contemporain de façon générale. On se souvient du passage à l’abstraction qui a donné naissance à la génération Rothko. Sur les plateaux, la performance prend le dessus sur le théâtre de façon récurrente s’invitant dans des lieux, comme le théâtre du Rond-Point où elle n’était pas si fréquente. Ce qui est ici découpé, ce n’est plus le texte mais le geste, comme il l’est dans le récent travail de Vincent Macaigne, En manque, jusque dans l’absence de geste. C’est le vide, si cher à Peter Brook qui remplit l’espace à l’énorme différence que les comédiens ne viendront pas réparer l’absence. Ce qui est sûr c’est que le spectacle vivant est en mutation, en même temps que les découpages, une nouvelle tension apparait : celle d’une réappropriation du texte classique. On aura vu Suréna de Corneille non pas à la Comédie Française mais bien au Théâtre de Ville. C’est aussi cela fragmenter, une forme de segment et de cassure où les chose, puisque l’espace se créé, deviennent perméable. Alors, Jonathan Capdevielle au Théâtre Edouard VII c’est pour quand?

Laisser le sens en suspens, ne donner que des bribes, des signes à déchiffrer, décrypter. Est-ce que cela voudrait dire que le théâtre se déroberait ? S’il adopte cette forme discontinue et chaotique, c’est davantage parce qu’il se fait le miroir d’un monde lui-même indéchiffrable où tout n’y est pas clairement lisible, peu compréhensible sur le plan rationnel à travers la violence, l’exclusion, l’absurdité qui traversent les destinées des héros dramatiques. La pratique d’associations d’idées, du paradoxe, de la mise en perspective, du jeu d’écho, du rapprochement de matériaux textuels diversifiés a pour effet de semer le doute, susciter le débat, provoquer la polémique, créer un choc. Parce que le théâtre n’a pas de réponse à donner et ce n’est pas sa mission, il interroge au contraire, invite à la réflexion. Il doute, propose, essaie, pose les questions qui dérangent et qui font mal. Il se décrypte plus qu’il se lit. Le théâtre est une quête.

Christophe Candoni et Amélie Blaustein Niddam

Visuel (c) Vincent Macaigne

Visuels : Marie-Françoise Plissart

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La Rédaction

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