Cinema

L’homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun

14 juillet 2010 | PAR Coline Crance

Un homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun a été présenté en avant première dans le cadre du Festival Paris cinéma. Présenté à Cannes , ce film tchadien avait à charge de représenter le cinéma d’Afrique noire et de lancer un”cri” pour tout le Tchad en proie à la guerre civile depuis son indépendance dans les années 1960. Cinéaste de Bye bye Africa en 1999, Abouna en 2002 et Daratt, saison sèche en 2006 , Mahamat Saleh Haroun revient avec un film fort qui peut déconcerter au premier abord. Sortie : le 29 septembre 2010 durée : 1h32 avec : Youssouf Djaoro, Diouc Koma…

Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse, vers tiré de Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire aurait du être le titre entier de ce film. Néanmoins l’inspiration poétique de ce vers guide les pas du cinéaste. La guerre étant peut-être trop ancrée intimement en lui, il décide de montrer ce cri par la force de la « métaphore » d’une relation entre un père et son fils, Abdel et Adam. Le film s’intéresse essentiellement à ce rapport filial, la guerre est en arrière- plan comme un guépard tapi dans l’ombre qui surgit pour ravir Le fils.

Le premier plan du film montre le père et le fils dans la piscine d’un hôtel de luxe dans lequel ils travaillent tous les deux comme maîtres nageurs, en train de faire un concours d’apnée. La virilité du père est mise en jeu et installe déjà un rapport de rivalité avec ce fils. En effet le père, ancien champion de natation, se fait vieux. Il se rend bien compte que sa place de maitre nageur est en danger. Seulement dans un pays en guerre, le sens naturel de la société s’inverse, ce ne sont plus les plus vieux qui partent et qui laissent leurs postes aux jeunes , mais bien les jeunes fils qui vont au front et meurent pendant que les pères trop vieux restent en arrière et continuent d’occuper leur emploi quotidien. Le processus naturel s’inverse mettant en danger le renouveau même de toute société. Que peut un pays qui a perdu ses fils ? Embourbés dans une guerre dévoratrice et orgueilleuse , les pères et les fils se déchirent au sein des familles.

Abdel et Adam sont l’incarnation de cette déchirure. Adam blessé dans son orgueil, son fils le remplace comme maitre nageur et en proie à la pression extérieure de « l’effort de guerre », va être conduit à la pire décision : « faire le sacrifice de son enfant. » Choix dur, difficilement acceptable, le cinéaste filme avec lenteur et sans jugement la longue acceptation de la culpabilité d’Adam. Le cri dans ce film n’advient jamais, seuls les plans larges offerts par la caméra permettent au spectateur de respirer et de sentir le désarroi final du père qui voit peu à peu son fils s’enfoncer dans les eaux. A aucun moment, la caméra de Mahamat Saleh Haroun ne s’immisce dans le monde intérieur de ce maître nageur orgueilleux et silencieux. Ce choix de mise en scène peut au début empêcher le spectateur d’entrer dans l’univers de ce film, toute émotion semblant être mise de côté, mais néanmoins ce regard et ce silence résigné donnent à cette métaphore tout son sens. Pourquoi s’attacher ? Les liens les plus primaires ont été brisés et plongent ce quotidien dans un effroi archaïque et mythologique.

Mise en scène donc épurée, âpre qui peut rebuter, elle confère toutefois au film une dimension atemporelle qui, par ce thème archaïque et patriarcale de la filiation, crie et dénonce la menace apocalyptique qui pèse sur l’Afrique noire et sur toute l’humanité si la violence et la guerre privent le monde de ses fils.

Sa Majesté des Cygnes
Avignon: Labyrinthe psychotique à l’espace Alya
Coline Crance

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *