Arts
Au Palais de Tokyo, une plongée fascinante dans l’Histoire et les histoires

Au Palais de Tokyo, une plongée fascinante dans l’Histoire et les histoires

20 octobre 2022 | PAR Adam Defalvard

Pour sa programmation d’automne-hiver, le Palais de Tokyo frappe fort avec cinq expositions dont une collective et une dans deux lieux différents. N’étant pas rassemblés par un thème, les artistes se rejoignent cependant pour s’interroger chacun sur l’Histoire, l’effondrement, et la course contre l’oubli. 

Raconte-moi une histoire 

L’exposition collective dont le commissaire est Yohann Gourmel porte un très joli nom, Shéhérazade, la nuit. On connaît tous l’histoire de Shéhérazade, personnage de légende qui raconte chaque nuit au sultan une histoire sans la finir pour que, désireux d’en connaître la suite, il lui laisse la vie sauve.

Ce sont donc des histoires que vont nous raconter les artistes invités. Lieko Shiga nous parle des mythes des habitants de la région du Tohoku, région victime d’un impressionnant séisme suivi d’un tsunami en 2011. Son installation prend la forme d’un labyrinthe de photographies inquiétant mais dans lequel, on se retrouve finalement. 

Lieko Shiga, Printemps humain.

 

On remarque beaucoup d’installations vidéos dans cette exposition, en même temps, le cinéma est l’art idéal pour raconter des histoires. Ho Tzu Nyen présente Critical Dictionary of Southeast Asia, une vidéo infinie montée en direct par un algorithme et Pedro Neves Marques explore dans plusieurs films la figure de l’androïde pour remettre en question l’Histoire humaine et ses codes. Miguel Gomes nous invite quant à lui dans une salle changée en véritable salle de cinéma avec fauteuils pour assister à Rédemption, court-métrage mêlant habilement fiction et images d’archives. 

Des réflexions autour des territoires aussi, avec The Voyage Out de Ana Vaz, une exploration spéculative d’une île dénuée de toute présence humaine au large de l’archipel d’Ogasawara. Minia Biabiany s’intéresse quant à elle à son pays la Guadeloupe, et à la domination présente sur ce territoire dans une installation malheureusement un peu trop convenue. Son travail est également exposé hors de l’exposition collective avec difé, mot qui signifie feu en créole. Les matériaux utilisés par l’artiste, dont le bois brûlé, restent intéressants et imposent une présence chargée d’Histoire. 

Shéhérazade, la nuit est une exposition particulièrement réussie par la multiplicité des récits qu’elle permet de développer. Ne s’enfermant pas dans une thématique, elle aborde avec subtilité le monde contemporain. 

Art de l’esquive et anthropophagie 

En plus de Shéhérazade, la nuit, quatre artistes ont le droit à leurs expositions en solo, Minia Biabiany, Guillaume Leblon, Lívia Melzi et Cyprien Gaillard. 

Guillaume Leblon transforme en profondeur l’espace du Palais de Tokyo avec Parade dont le commissaire est François Piron. On découvre un plancher en mosaïque composé de matériaux divers et un mystérieux rail sur lequel des sculptures semblent se suivre.

Parmi ces oeuvres, Lost Friend est particulièrement belle, sorte de cheval fantôme encore marqué par l’empreinte de sa housse d’ornement, accessoire que l’on mettait sur les chevaux lors des parades et tournois au Moyen-Age. Le titre de l’exposition se lit avec ce double sens, une parade pour se montrer et une parade pour se défendre. Le désenchantement est le sentiment que transmet Leblon avec ce triste rail de l’Histoire parsemé de fantômes. 

Guillaume Leblon

 

Le président du Palais de Tokyo se fait littéralement manger dans la vidéo de Lívia Melzi intitulée Plat de résistance. En effet, l’artiste s’intéresse aux pratiques et artefacts de la tribu guerrière des Tupi et de ses descendants, une tribu qui pratiquait des rituels d’anthropophagie. Sept tapisseries reprennent des gravures du 16ème siècle illustrant des rituels et forment ainsi un cercle inquiétant autour du visiteur tandis que le reste des oeuvres invite à un autre point de vue sur ces pratiques, en s’appuyant notamment sur le Manifeste anthropophage d’Oswald de Andrade publié en 1928.

Réparer l’Histoire, réparer la ville

L’exposition en deux parties de Cyprien Gaillard, Humpty/Dumpty, est une réussite totale. Pour la première partie de l’exposition au Palais de Tokyo, le visiteur est accueilli par Oreste et Pylade de Giorgio de Chirico, une peinture où les deux personnages mythiques semblent contenir des villes entières au sein de leurs corps. Le thème de l’exposition est d’emblée clair, Cyprien Gaillard s’intéresse à la fuite du temps, à son effet sur les bâtiments et les villes. Cadenas d’amour des ponts parisiens, gargouilles remplies de plomb, polaroïds, Cyprien Gaillard utilise toutes les formes pour aborder son thème. 

La vidéo Ocean II Ocean est d’une force incroyable, on y voit entre autres les stations des métros de Kiev, Moscou et Berlin, métros qui possèdent des plaques de marbre dans lesquelles sont emprisonnés des fossiles marins. La caméra de Cyprien Gaillard filme uniquement ces plaques où l’on voit le reflet du métro qui passe et des personnes marchant dans la station, le reflet troublant du passage du temps et de l’absurdité des villes face à des fossiles millénaires. 

A la fin du parcours, une vidéo annonce ce qui est en réalité  le grand trésor de l’exposition, un trésor qu’il faut aller chercher, puisqu’il se trouve à Lafayette Anticipations. 

Cyprien Gaillard

 

Le Défenseur du Temps

En effet, pour la deuxième partie de son exposition, Cyprien Gaillard a entrepris de restaurer avec l’aide de la Société Prêtre et fils un automate originellement présent au quartier de l’Horloge près du Centre Pompidou. Un automate appelé Le Défenseur du Temps qui a été réalisé et mis en fonctionnement par Jacques Monestier dans les années 70 avant d’être arrêté pour manque de budget en 2003.

L’histoire personnelle de Cyprien Gaillard avec cet automate est aussi étrange qu’elle est belle. Hommage à un ami disparu, part d’irréparable, tout dans ce récit semble couler naturellement vers une oeuvre artistique passionnante et vertigineuse. Si Shéhérazade nous racontait le récit de cette restauration, nous non plus ne la tuerions pas au réveil. 

Informations pratiques : 

La programmation des expositions et des évènements qui ponctueront cette saison automne-hiver du Palais de Tokyo sont à retrouver ici.

La deuxième partie de l’exposition Cyprien Gaillard est à voir gratuitement à Lafayette Anticipations, plus d’informations ici.

Visuels : Photos des oeuvres ©Adam Defalvard.

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