Cinema
« Ce fut l’une des plus belles projections de ma carrière » Michel Ocelot (interview)

« Ce fut l’une des plus belles projections de ma carrière » Michel Ocelot (interview)

16 juin 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Ce mercredi 14 juin 2022, Michel Ocelot fut récompensé du Cristal d’honneur au Festival d’animation d’Annecy pour l’ensemble de sa carrière. A cette occasion, son dernier film Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse a été projeté en avant-première devant une salle comble. Afin d’en savoir plus sur ce film, un petit entretien avec son réalisateur !

Bonjour Michel Ocelot. Vous êtes ici à Annecy pour accompagner votre dernier long métrage d’animation : Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse. Hier soir a eu lieu la toute première projection de votre film. A la suite de cette avant-première, aimeriez-vous dire quelque chose ?

C’était une première projection très vraie et nouvelle puisque c’est la première fois que je montrais le film à un public. Jusque là, seuls les producteurs avaient vu une première version du film, qui n’était d’ailleurs pas encore terminé. Cette soirée a été sensationnelle et un peu dangereuse car il ne faut pas que je m’imagine que ce sera comme ça tous les soirs. C’était étonnant de voir 950 personnes qui m’aimaient, et je me disais que c’était trop. Lorsque Marcel Jean – le délégué artistique du festival – m’a présenté très gentiment, j’ai senti la salle tellement réceptive que le succès après était moins probant que si j’avais eu une salle hostile. Là, tout le monde était “vendu” à moi. Il m’était agréable de voir à quel point les gens vivaient ce que disait Marcel Jean sur scène et après, ce que j’ai moi-même dit. Je sentais que j’avais réussi quelque chose avec mon travail. Lors de la projection, les spectateurs réagissaient quand il fallait réagir, s’amusaient et faisaient un silence complet quand le silence était le bienvenu. Ce fut l’une des plus belles projections de ma carrière. 

Vous parlez du fait que les spectateurs ont pris du plaisir à regarder votre film. Et justement, le premier titre de votre film devait être « Trois contes pour le plaisir ». Pourquoi avoir changé ce titre ? 

Ce premier titre m’est venu naturellement car je voulais faire trois contes tout en faisant plaisir, mais je l’ai changé car il ne caractérise pas le film. “Contes pour le plaisir” est la définition de tous les films que j’ai fait et il fallait que je définisse un peu le contenu du film. 

Le second titre était : “Le Pharaon, le Sauvage et la Maîtresse des confitures” et c’était celui que je voulais. Cependant, les distributeurs m’ont dit : “attention, si vous mettez “confiture”, les adultes ne vont pas venir, ils vont penser que ce n’est que pour les bébés”. J’ai accepté d’enlever “confiture” car je suis évidemment un auteur pour tout le monde et pas exclusivement pour les enfants. Je n’ai jamais essayé de travailler pour les enfants. Par contre, je ne souhaitais absolument pas le mot “Princesse” mais on n’a pas réussi à trouver un titre simple sans ce terme. Ce titre n’est pour moi pas totalement satisfaisant et je pense que ça fera un peu de tort. Personnellement, je n’aurais pas envie d’aller voir ce film avec ce titre. Mon vrai titre c’était “Le Pharaon, le Sauvage et la Maîtresse des confitures”. 

Vos trois contes se passent dans des pays et à des époques différentes – l’Égypte Antique, l’Auvergne du Moyen-Âge et un lieu fantaisiste aux inspirations turques du XVIIIe. Il a donc fallu vous renseigner sur chaque culture, réaliser un travail de recherches approfondi. Cette étape de recherches vous accompagne-t-elle tout au long de la création ou seulement au début ? 

C’est surtout une étape préalable car à un moment, il faut se mettre au storyboard, ou plutôt à l’animatic – le storyboard filmé à la longueur du film avec les dialogues. L’animatic correspond au film terminé car toutes les décisions sont prises. Après, il ne reste plus que quelques années de travail mais le plus gros des recherches est fait. 

Vous appréciez l’Égypte depuis votre plus jeune âge, mais pourquoi vous êtes-vous penché spécifiquement sur ces trois époques ? 

Je m’intéresse à l’Égypte depuis la sixième car c’est à ce moment qu’on étudiait l’Antiquité. Mon goût pour ce pays s’est aussi joint au hasard de la vie lorsque le Président-Directeur du Louvre – Jean-Luc Martinez – m’a invité à venir le voir pour que l’on travaille ensemble. A priori, je ne voyais pas comment réaliser une collaboration avec le Louvre mais je suis tombé sur ce projet d’exposition sur des Pharaons noirs : « Pharaon des Deux Terres, L’épopée africaine des rois de Napata« . Comme ce sujet m’intéressait, j’ai proposé de faire un dessin animé.

Le second s’inspire d’un conte de Henri Pourrat. Amoureux de son Auvergne natale, il a recueilli près de mille contes. C’est une source d’idée et comme j’aimais un conte, dont j’ai d’ailleurs gardé le titre – Le Beau Sauvage -,  je l’ai petit à petit adapté à ma façon, même si le début reste très proche du conte d’origine. Il y avait quelque chose de très humain que je voulais utiliser et que l’on retrouve surtout dans deux phrases. La première, “J’attends que tu me demandes pour entendre ta voix”, est géniale et la seconde, “Enfant ne me jette plus la balle, jette moi les clés”, est effrayante car l’enfant risque sa vie. Comme je suis aussi allé deux fois en Auvergne, je voulais rendre hommage à cette région, de la même manière que je l’ai fait pour des pays exotiques. 

Le troisième conte est juste pour rire, il n’y a rien de sérieux. J’ai simplement utilisé les costumes turques du XVIIIe et XIXe et les décors, avec une petite allusion à la richesse des ethnies réunies par l’empire turc dans la scène du marché. 

Vos trois contes sont différents mais j’ai eu l’impression au visionnage de voyager au cœur de toutes vos autres réalisations – Kirikou, Azur et Asmar, Princes et Princesses. Avez-vous eu conscience en le réalisant de toutes ces références ? 

Non, je n’ai pas essayé de citer des œuvres de Michel Ocelot mais on retrouve forcément des points communs puisque les mêmes thèmes m’intéressent : se libérer, avoir du plaisir. Je veux aussi mettre les femmes en avant car c’est une chose fondamentale et une des bêtises de toute la planète Terre. C’est effrayant et des fois j’ai honte d’être un mec. 

Vous appréciez particulièrement quand des spectateurs vous parlent, quand vous ressentez que vous avez eu un impact sur la jeunesse voire sur des personnes adultes. Que ressentez-vous quand vous prenez conscience de cela ? 

Je suis un peu dépassé par la situation car je ne l’avais pas imaginée. J’avais imaginé deux, trois petites choses mais pas marquer un pays, des gens et provoquer de l’amour. Kirikou c’est de l’amour et les gens l’aiment car il les encourage à lutter, même s’ils sont petits. Cela, je ne l’avais pas prévu. 

Les deux derniers contes ont été faits par une équipe très jeune et tous les animateur.rice.s étaient mes enfants : ils ont grandi avec mes films et sont venus dans un village perdu dans la Lorraine sans aucun magasin à cause de moi. J’ai découvert cela au fur et à mesure : ces personnes étaient des fans et les parents aussi. Finalement, je récolte un peu ce que j’ai semé et ces personnes enthousiastes avaient envie de travailler avec moi.

Je n’avais peut-être pas aussi prévu le temps qui passe. Pendant 25 ans, mes films sont “entrés” dans les gens. On site beaucoup le chiffre 1 500 000 entrées pour Kirikou mais ce n’est rien par rapport au nombre de vidéos vendues – plus que les Américains. Ces vidéos sont entrées dans les foyers et ont été vues et revues jusqu’à l’usure. Plusieurs personnes dans chaque foyer les voyaient et c’est là que se trouve le succès : ce moment où on « entre » dans les foyers, dans les enfants, les adultes. Mes films touchent beaucoup les adultes, autant que les enfants et ce sont même souvent les adultes qui pleurent. 

Avez-vous un nouveau projet en tête ? Des idées pour un futur film ? 

Oui, j’ai à la fois un grand projet et un petit projet. Le grand c’est faire l’Europe par les contes de fée et utiliser ma petite mécanique des trois amis qui se rencontrent dans un cinéma, se renseignent, se déguisent et dessinent. Ensuite, ils vont derrière le rideau et c’est un nouveau film d’auteur qui naît. Le tout, c’est qu’il y ait un garçon et une fille. Les histoires seraient réunies par l’image forte de la silhouette noire. C’est un projet très ambitieux, qui doit être européen, je ne sais pas encore comment je le ferai mais c’est une ambition que j’ai. Je voudrais donner un véhicule qui permette à beaucoup de personnes de s’exprimer. Si je peux faire quelque chose pour l’Europe, pour que l’on reste unis, je le ferais. On croyait être en paix mais il y a eu la guerre de Yougoslavie et maintenant celle de l’Ukraine. Donc je suis européen et je veux travailler pour l’Europe. 

Le plus petit projet, j’y pense depuis longtemps. Des fois, je me dis que j’ai envie de le faire, d’autres fois non. Je souhaiterais faire des petits films pour les grands, pour les adultes. Comme je ne suis pas un vicieux, ça ne fera pas de mal à un enfant de le voir mais ce seront des films que l’on appelle “pour adultes”. 

Souhaitez-vous finir sur un petit mot ? 

Je suis quelqu’un qui est satisfait de son sort, d’être français en France, c’est un pays sensationnel. Le Festival d’Annecy n’a été fait qu’en France, les Américains ne sont jamais arrivés à faire un équivalent. Je me rappelle le maire sénateur, qui s’appelait maître Bosson, dire : “ce festival, nous l’avons fait pour l’ornement de la ville”. Et cela, c’est quelque chose que les Français savent faire alors que les Américains demandent : “ça rapporte combien de dollars ?”. C’est une approche différente. Je suis cinéaste, je vis en France, et c’est plus facile de faire des films en France où un certain honneur de la culture est présent.

Ce que je fais, je veux le faire et je l’aime. Quelques fois on me dit : “mais tu travailles trop, vis”. Mais je suis en train de vivre ! Je vis avec mes histoires et mes dessins mais aussi avec des gens. Dans un premier temps, je suis dans la solitude et le silence mais rapidement, je travaille avec des gens et je suis très content. J’ai une chance inouïe car ils sont d’accord pour m’aider et faire ce que je veux. Alors on me demande “si tu avais beaucoup d’argent qu’est ce que tu ferais ?”. Je ferai ce que je suis en train de faire !

 

Retrouvez dès le 19 octobre prochain sur les écrans Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse !

Visuel : Michel Ocelot

L’agenda des vernissages de la semaine du 16 juin
Cannes 2022, Un certain regard : The stranger, intense film formaliste sur des gens formels
Lucine Bastard-Rosset

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture