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Les Prix de Cinéma du réel 2020 : des films lauréats qui questionnent le passé, à voir en ligne

Les Prix de Cinéma du réel 2020 : des films lauréats qui questionnent le passé, à voir en ligne

30 mars 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

Malgré l’annulation due au coronavirus de ses projections, qui devaient se dérouler en grande partie à Paris au Centre Georges Pompidou, le festival du film documentaire a pu voir son édition 2020 avoir lieu sur Internet, et ses prix être remis. Certains des films récompensés et des œuvres sélectionnées cette année sont à découvrir sur Tënk, ou la plateforme Festival Scope. En attendant la reprise de l’ensemble des œuvres programmées, du 3 au 29 juin à Paris si tout va.

Cette année au sein de l’édition de Cinéma du réel, les choix des jurys – après qu’ils aient découvert les films à juger via Internet, les projections ayant été annulées pour cause de coronavirus – mettent en lumière des documentaires de formes artistiques variées, où l’on distingue pour la plupart une volonté de relire le passé, grâce notamment à des techniques modernes.

Certains de ces films lauréats sont à voir sur Tënk, le site de vidéo à la demande dédié au documentaire d’auteur, jusqu’au 3 avril. Tels les deux courts distingués, en tant qu’ex-aequo, par le Prix du court-métrage 2020 (doté par la Bpi, à hauteur de 2 500 euros), tous deux réalisés – entre l’Allemagne, la Belgique et la France – par le duo Elise Florenty et Marcel Türkowsky.

L’un d’eux, Don’t rush, prend pour sujet la musique Rébétiko, et déroule son action dans un studio de radio improvisé, où un passionné diffuse, et explique, des chansons. Né de l’exil – car émergé dans les années 1910 au sein des banlieues pauvres d’Athènes, via la bouche de Grecs venus de Turquie, à cause de la guerre – et écrit dans une langue particulière (habitée par « l’argot des marginaux »), ce style musical, à la fois enflammé et politique vis-à-vis de son époque (avec des textes où l’on croise les prisons, les communautés d’alors et leurs rapports…. mais aussi la drogue et son aspect libérateur), sonne ici dans un espace calme, regardé à juste hauteur, qui laisse aux sonorités des bouzoukis et des baglamas, transmises par radio, toute la place pour se déployer.

C’est le travail sonore, qui marque le plus dans ce moyen-métrage : le débit et la voix calme et habitée qu’adopte le protagoniste passionné, pour son émission de radio, s’y mêlent avec les rythmiques des chanteurs de Rébétiko, très harmonieusement, et composent un espace à la fois chaleureux et lancinant, comme hanté.

Courts primés qui donnent à lire un passé de synthèse

Le second court du duo Florenty/Türkowsky récompensé cette année par le même prix, Back to 2069, présente des qualités similaires, et accroche encore davantage l’attention. Les réalisateurs y font le portrait d’une île – Lemnos, terre grecque située au milieu de la mer Egée – habitée surtout par des soldats en apprentissage, et d’un homme qui tente de s’y reconstruire une vie (l’animateur de l’émission sur le Rébétiko, vu dans Don’t rush ?), après être parti d’Athènes suite aux troubles économiques qui secouèrent la Grèce, autour de 2009.

Une peinture aux allures de rêverie semi-expérimentale, au final, où dans un silence et un calme harmonieusement organisés, des images réelles se mêlent, en prenant leur temps, à des vues de jeu vidéo, en images de synthèse : le territoire insulaire servant de cadre à un jeu en réseau, réellement existant… Une œuvre au sein de laquelle l’intelligence du travail sonore et visuel fait naviguer entre la vie et le rêve.

On remarque aussi les images de synthèse, très expressives, dans le film lauréat du Prix du court-métrage Tënk (remis par le site, et constitué d’un achat des droits de diffusion du film en question sur la plateforme, ainsi que de 500 euros), This means more, réalisé par le français Nicolas Gourault. Une réalisation également lauréate du Prix des Détenus de la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy, décerné par un jury de détenus et de personnes issues de la société civile. Hors-champ, des supporters de foot racontent ce qu’ils ont vécu en 1989, lors de la catastrophe d’Hillsborough, au cours de laquelle un mouvement de foule conduisit 96 personnes à la mort, au sein d’une arène où les spectateurs étaient bien trop nombreux, et pas tous assis.

Patiente et solennelle, la caméra du cinéaste s’attache à ne fixer que des faits et éléments pratiques et concrets (le processus au terme duquel un stade se trouve rempli, et où les mouvements peuvent se faire dangereux, reconstitué par ordinateur sur des images du stade modélisé, ou les machines qui conçoivent les sièges destinés aux arènes), et s’en remet à l’art du montage pour générer une émotion croissante, et noire. Progressivement, le recours aux images virtuelles mène à une vue du stade rempli d’avatars aux figures humaines, qui se trouvent d’abord immobiles, puis tout à coup traversés par des vagues d’agitation collective, apparaissant effrayantes.

Prix décernés à des films sur des passés obsédants

Outre le fait qu’une Mention spéciale, au sein du Prix du court-métrage, ait été décernée à Réserve, de l’espagnol Gerard Ortin Castellvi – qui s’intéresse à certains espaces ruraux du Pays Basque, au sein desquels la présence d’un loup vient parfois à manquer – le Palmarès 2020 a été marqué par l’attribution du Grand Prix Cinéma du réel à El ano del descubrimiento, de l’espagnol Luis Lopez Carrasco, qui, sur une durée de 3h20, peint la situation explosive de la ville de Carthagène en 1992, à l’époque où le parti ouvrier était au pouvoir et où les fermetures d’usine guettaient tout de même. Ce documentaire remporte une dotation de 5 000 euros (donnés par la Bpi) et une autre de 3 000 euros (par la Procirep), et repart également avec le Prix des Bibliothèques ex-aequo (2 500 euros, dotés par la Direction Générale des médias et des industries culturelles du Ministère de la Culture, plus une proposition d’achats de droits par la Bpi). Il est à découvrir sur Tënk.

Le Prix International de la Scam est allé, lui, à Makongo, d’Elvis Sabin Ngaibino – conçu entre la Centrafrique, l’Argentine et l’Italie – qui suit des membres d’une tribu de Pygmées Aka, ayant décidé de partir étudier et désormais désireux d’enseigner dans leur village. Le film remporte 5 000 euros (dotés par la Scam) et reste également lauréat du Prix des Bibliothèques ex-aequo.

Et le Prix de l’Institut Français – Louis Marcorelles (représentant une récompense de 5 000 euros) a couronné Chronique de la terre volée, de la française Marie Dault, qui suit les habitants d’un quartier très pauvre de Caracas, au Venezuela, qui doivent s’unir pour écrire ensemble l’histoire de leurs terres, s’ils veulent devenir propriétaires de celles-ci, au début de l’ère Maduro. Un prix qui est aussi venu saluer, en tant que Mention spéciale, Il n’y aura plus de nuit, de la française Eléonore Weber – également couronné par le Prix des Jeunes – Cinéma du réel, doté par Ciné+ et représentant 15 000 euros sous forme d’achats de droits – qui prend pour fondement des images de guerre filmées par des drones, lors des conflits armés récents au Moyen-Orient.

Côté premiers films, le Prix Loridan-Ivens/Cnap (doté par le CNAP – 4 000 euros – et Capi Films, à hauteur de 2 500 euros) a distingué Ontem havia coisas estranhas no céu, du brésilien Bruno Risas, qui prend pour sujet la récession sociale d’une famille, revenue vivre au sein d’un quartier pauvre de Sao Paulo, alors que les affaires politiques du pays vont de mal en pis. Avec une Mention spéciale à l’américain Expedition content, d’Ernst Karel et Veronika Kusumaryati, qui revisite la manière dont le peuple Hubula fut filmé par les occidentaux en 1961, en Nouvelle-Guinée.

Le Prix de la musique originale (doté par la Sacem, et constitué de 1 000 euros) a salué, par ailleurs, An da shealladh, de Joshua Bonnetta, consacré aux îles Hébrides au large de l’Ecosse, et aux croyances qui les entourent, avec également une Mention spéciale attribuée à Bring down the walls, du réalisateur Phil Collins, qui suit une action militante passant par la parole mais aussi par la danse et la fête, aux Etats-Unis.

Le Prix du Patrimoine de l’immatériel (2 500 euros, décernés par le Département du Pilotage de la Recherche et de la Politique scientifique) a distingué L’Âge d’or, du français Jean-Baptiste Alazard, qui prend pour sujet deux personnes vivant en marge, dans les falaises des Corbières. Et, au sein de la section Première fenêtre, le Prix du public décerné par les lecteurs de Mediapart (et doté par le CNC, sous la forme d’une intégration à l’un de ses catalogues, ainsi que d’une bourse) est revenu à Maria K., de Juan Francisco Gonzalez, film consacré à une personnalité discrète mais essentielle, la réalisatrice Maria Koleva.

La reprise de l’ensemble des œuvres programmées au Festival Cinéma du réel 2020 aura lieu, si les conditions de santé le permettent, du 3 au 29 juin à Paris au Centre Georges Pompidou.

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Visuel 1 : Don’t rush © Michigan Films

Visuel 2 : This means more © Le Fresnoy

Visuel 3 : Back to 2069 © Michigan Films

Visuel 4 : El ano del descubrimiento © OFF Ecam

Une playlist dans la tête
En quarantaine sensuelle avec Le verrou : « Surya Namaskar », d’Eugénie Daragon
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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