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« Celle qui manque », splendide portrait sélectionné au festival Cinéma du réel

« Celle qui manque », splendide portrait sélectionné au festival Cinéma du réel

23 mars 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

Prévue pour avoir lieu du 13 au 22 mars, en grande partie à l’intérieur du Centre Georges Pompidou, la 42e édition de Cinéma du réel, Festival du film documentaire, a hélas été annulée du fait du coronavirus. Elle continue sur Internet (voir en bas d’article). Celle qui manque, long-métrage signé par Rares Ienasoaie, y était programmé au sein de la Sélection française. On a pu le découvrir en ligne et goûter sa forme personnelle, et son regard fort et discret. Il est à voir en ligne sur Tënk, site de programmes vidéo à la demande dédié au documentaire d’auteur, jusqu’au 27 mars, et sur Festival Scope.

Long-métrage à la forme documentaire, Celle qui manque est un film qui fascine, au final, grâce au point de vue qu’il choisit d’adopter, pour regarder son sujet. Son réalisateur, Rares Ienasoaie, y revient vers sa sœur, à la vie marginale rythmée souvent par les prises de morphine, et la filme en train d’organiser son existence. La richesse des choix de réalisation du film, en même temps que leur grande discrétion, font de lui au final un voyage narratif intime très prenant. En même temps que le portrait d’un réel dur…

Plongée immersive dans des espaces noirs très personnels

« Je n’avais pas vraiment perdu sa trace mais j’avais décidé de l’oublier » : d’entrée de jeu, les premières phrases prononcées en voix-off apparaissent déchirantes. Sans qu’aucun effet ne vienne les appuyer. Puis l’œil de la caméra, après avoir cadré le personnage-sujet du métrage, Ioana, s’introduit dans la camionnette où elle habite, pleine d’ombre. La voix de Rares Ienasoaie, qui n’est là qu’hors-champ, dialogue avec elle et apparaît obsédante, du fait de son ton posé et de son débit comme sur le qui-vive, qui lui confèrent une tonalité quasi irréelle.

Au cœur de la nuit, Ioana ne dort pas : elle bricole, elle organise sa vie. Elle part, avec énergie, dans une mini-digression sur ce qu’elle aimerait faire sur le moment. « Tirer un coup« , par exemple : elle avance « qu’il y a des gens qui s’impliquent« , en ce genre de cas, afin que l’expérience constitue vraiment « une bonne soirée« . On ne la verra vraiment ensuite dans la lumière qu’au bout d’une dizaine de minutes, Ioana, marginale aux allures de punk qui s’obstine à continuer d’exister. Puis de face, au bout de trente minutes. Et l’on n’apercevra que progressivement son bras meurtri. Avec, souvent aussi, le silence pour l’entourer.

Éclairer et mettre en lumière un réel

Baignées d’ombre, les images du film apparaissent pourtant étudiées, avec des plans discrètement évocateurs. Et une dramaturgie qui les sous-tend. Une scène filmée en journée déchire le cœur : dans son camion, Ioana organise ses affaires. Aucune lumière ne vient de l’extérieur : seules des voix indistinctes parviennent. Dont certaines enfantines. On se dit tout à coup que Ioana ressemble à une grande enfant. Totalement dans sa dimension, coupée de l’extérieur. Au sens propre, en fin de compte.

Ainsi, le frère qui filme dialogue avec la sœur, qui poursuit son existence, sous le regard du spectateur. Le passé se trouve convoqué, grâce à une lettre, en roumain, écrite par la grand-mère des deux protagonistes, lue par Rares, et reçue par une Ioana entre attention et ironie triste (elle affirme que « le petit ange » dont parle sa grand-mère, sensé la suivre, « n’aime pas la drogue » et s’est donc lassé). Puis, dans le présent immédiat, lui l’écoute – le mot sonne dans le film dans toute sa force – expliquer son rapport à la drogue, qui la tient, ce dont elle a conscience. Il capte aussi ses éclairs, au ton universel : « la drogue c’est quelque chose avec lequel tu ne te sentiras jamais rejeté, à la différence de certaines personnes ; moi je me rends bien compte que je n’ai jamais réussi à passer au-dessus de la petite grosse rejetée [que j’étais] ».

Le film prend ainsi le temps de donner à entendre les impressions de Ioana, ses discours parfois décousus ou dits avec désinvolture, porteurs toujours d’une grande sincérité. Rares Ienasoaie ne voile ni n’embellit rien : sans convoquer un optimisme forcé, sans souligner avec complaisance ce réel dur, il empoigne sa caméra comme une lampe et éclaire, dans cette réalité, l’humanité de sa sœur. A la manière de cette petite ampoule montée en lampe frontale, qui pare le front de Ioana, et l’aide à éclairer ses nuits. Une recherche menée avec un œil de réalisateur dont la plus belle qualité est la remarquable discrétion.

Celle qui manque est à voir en ligne sur Tënk, site de programmes vidéo à la demande dédié au documentaire d’auteur, jusqu’au 27 mars. D’autres films des Sélections française et Internationale de Cinéma du réel 2020 sont également à y découvrir, jusqu’au 3 avril. La Sélection française est également à voir sur la plateforme Festival Scope, destinée entre autres aux professionnels. Les films de la section Première fenêtre sont à découvrir sur Mediapart. Une reprise, enfin, de la totalité de la programmation, est prévue au Centre Georges Pompidou du 3 au 29 juin.

Visuels : © Société Acéphale

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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