Cinema

Le Vilain : le nouveau film d’Albert Dupontel

06 novembre 2009 | PAR Mikaël Faujour

Quatrième film d’Albert Dupontel, Le Vilain est typique de ce précieux auteur de cinéma, que nous avons rencontré. Comédie déviante, où la tendresse le dispute à la férocité, ce film est un régal d’humanité et d’humour, où Catherine Frot fait merveille, dans un rôle de malicieuse grand-mère.

Depuis Bernie (1996), Albert Dupontel a imposé sa griffe personnelle au cinéma français. Mettant en scène des personnages truculents issus des marges (clochards, actrice porno, fou, dans les précédents films ; ici, des vieux, un malfrat…), il développe dans son œuvre un humour unique. Jamais tout à fait dépourvu de férocité, son art est salutaire dans un cinéma comique français souvent trop gentillet, sans crocs. Toute la préciosité du cinéma de Dupontel réside dans son parti pris d’un humour nourri de révolte contre le « bon sens » commun et l’injustice. Mais, loin de chercher à exposer l’absurdité du « système », comme il dit, il en fait au mieux le décor de ses intrigues ou l’implicite hors-champ.

Au fond, le propos de Dupontel n’est pas à la dénonciation. Ce poète comique du cinéma, dans la lignée d’un Chaplin, rend aux marginaux la dignité que leur nient les médias dominants, révèle le caractère oppressif des valeurs dominantes de l’époque. L’homme a le rire philosophique. « On a en soi des trésors, estime-t-il, et tout le système est fait pour vous en écarter ». Et son parti pris consiste à déployer des trésors de poésie et d’imagination débridée, dont l’effet est de faire vaciller les repères, de déraciner le spectateur du mauvais terreau de lieux communs. En ceci, il s’inscrit dans une tradition noble et exubérante de la comédie, toute à l’outrance, celle de Chaplin, de Keaton et plus que tout autre de Terry Gilliam.

Dans sa très réussie et enlevée nouvelle comédie, Le Vilain, Albert Dupontel met en scène une Catherine Frot malicieuse et surprenante comme rarement. Surtout, il transpose dans son univers délirant une actrice parmi les plus populaires de France dans un drôle de rôle de grand-mère façon Mamy Nova. Celle-ci réalise que Dieu l’a punie et lui refuse la mort… parce qu’elle est responsable d’avoir laissé au monde un fils violent, truand, égoïste, tordu. Et la voilà qui, pour avoir le droit de mourir, s’efforce de le rééduquer, de le ramener dans le « droit chemin », ce qui donne lieu à une succession de gags cartoonesques du meilleur aloi. (L’un des extraits diffusés sur Internet en guise d’accroche montre l’un de ces passages typiquement dupontelliens voués à devenir culte : le catapultage de la – maligne & vengeresse – tortue domestique à laquelle, enfant, il a fait subir des misères ; voir ci-dessous.) Et le Vilain, exaspéré, de tenter de tuer sa mère… à coup de bonnes actions et de bonté simulée. On devine chez Dupontel, qui incarne le Vilain, un plaisir jubilatoire et défoulatoire à jouer ce sale type, truand qui prétend baiser le système, mais qui y participe, étant au fond « lié au monde moderne, au nihilisme actuel, à la rapine ».

Chez Dupontel, la forme est l’aboutissement du fond ; en ceci aussi, il se distingue des comédies françaises habituelles. Plans torves, caméra subjective (le regard de la tortue), plans serrés sur les visages, chaleur empathique des intérieurs humbles qu’il filme (renforcée par le filtre jaune qu’il utilise), rappelant en ceci l’art de Jean-Pierre Jeunet, avec qui il se reconnaît une « connivence » stylistique : il y a un amour pour l’humain, une éthique sous-jacente, qui donne aux comédies de Dupontel une valeur dépassant le cadre du seul divertissement et les élève au rang d’œuvres d’art.

Le satiriste viennois Karl Kraus écrivit un jour, en substance, que c’est l’absence d’imagination, l’incapacité à imaginer, qui était responsable du désastre civilisationnel de la Première Guerre mondiale. L’art de Dupontel est précisément la réponse à un monde abject, l’appel du rêve au secours de la révolte (peut-on parler de « rêvolte », mot-valise qui eût peut-être enchanté les surréalistes ?), le dépassement de la pornographie de l’existence par l’humour et l’imagination.

Voilà pourquoi son cinéma, dût-il n’apparaître que comme déglingo et potache, est pourtant bel et bien salutaire dans notre triste époque.

Le Vilain, sortie nationale le 25 novembre 2009.

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Mikaël Faujour

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