Cinema

La mort au bout du combiné : focus sur le téléphone dans le cinéma d’horreur

La mort au bout du combiné : focus sur le téléphone dans le cinéma d’horreur

01 octobre 2014 | PAR Megane Mahieu

Avant l’explosion des réseaux sociaux, le téléphone est le premier lien direct à autrui. De conversations intimes en conversations détournées, le cinéma s’est approprié le téléphone. Toute La Culture vous propose un zoom sur cet objet cinégénique qui parcourt l’histoire du cinéma et qui inspire beaucoup le cinéma d’horreur. Du fil téléphonique au fil pour se pendre, la frontière est ténue.

Le téléphone, par sa capacité à rendre audible l’invisible, devient une source intarissable de représentations filmiques induisant notamment des jeux de montages (le split-screen en tête). On ne compte plus les scènes cultes mettant en scène le téléphone. De manière plus extrême, certaines intrigues reposent entièrement sur l’utilisation du téléphone (deux parmi des centaines d’autres : Une journée en Enfer, Burried). Dans cette deuxième catégorie, le film d’horreur exploite à outrance le téléphone allant jusqu’à faire migrer son utilité : de l’outil de communication pure, le téléphone suscite la peur jusqu’à provoquer la mort.

Stalking

Une jeune femme, seule dans sa grande et jolie maison répond au téléphone. Une voix d’outre-tombe résonne à l’autre bout du combiné et finit par lui poser cette question :  » Do you like scary movies? ». Par ces premières minutes du film Scream, Wes Craven signe là une scène culte qui sera de nombreuses fois reprises jusqu’à la parodie (cf. Scary Movie). Le badinage tourne rapidement à l’angoisse lorsque l’interlocuteur mystère demande le prénom de la jeune femme « pour savoir qui est-ce qu’il est en train de regarder ». Derrière le téléphone, un tueur en série réel qui se manifestera physiquement. Le stalking, ce harcèlement qui consiste en une traque à distance, est alors en marche. Ici les moyens importent sur la fin : la mort est, on le sait, inévitable, mais le tueur tout comme le spectateur jouissent de l’attente mise en place. Parler de jouissance n’est pas anodin  : Wes Craven condense en quelques minutes suspense et érotisme autour de la « figure » du téléphone.

Fondamentalement, le cinéaste n’innove pas. En 1979, When a stranger calls de Fred Warlton (qui fera l’objet d’un remake en 2006) met déjà en avant un dispositif similaire. Peu avant, dans les années 60-70, le genre italien du giallo représenté par Dario Argento et Mario Bava déploie une violence baroque qui fait du téléphone, le temps de quelques scènes, le médium privilégié d’une érotique de l’horreur.

Dans le film Scream 4, dernier volet en date de la saga, le vertige du stalking et de la mise en abîme est à son apogée. Wes Craven, en plaçant son intrigue de nos jours avec des héros adolescents, ne cesse de jouer avec le téléphone portable et les réseaux sociaux pour semer le trouble. Les adolescents y sont doublement prisonniers, d’une part par les meurtres qui sévissent encore dans leur petite ville de Woodsboro, d’autre part par l’utilisation du téléphone (et de la vidéo via webcam) qui fait des victimes les metteurs en scène de leur propre mort. La bande-annonce seule est bien éloquente à ce sujet :

Dans la saga Scream, comme dans le giallo, il y aurait ce qu’Emmanuelle André nomme dans son ouvrage L’attrait du téléphone  un « contrôle politique de la vision ». En s’appuyant sur l’exemple du film de John Carpenter Someone’s watching me (1978), l’auteure met en avant ces « fictions téléphoniques qui associent l’usage du téléphone au principe d’une vision panoptique (….) rabattue sur le drame privée d’une victime des temps modernes ».*  Avec Scream, ce n’est  plus la modernité de la ville cruciale dans le film de Carpenter qui met en danger les personnages, mais la modernité des moyens de communication et de diffusion de l’image qui font d’eux ces « victimes des temps modernes ». A force de tout poster / tweeter / textoter, les personnages sont pris à leur propre piège…

La mort en ligne

Les années 2000 ont vu fleurir ces films d’horreur où le téléphone n’est non pas l’intermédiaire à un tueur réel; mais une entité paranormale à part entière causant la mort dans de troubles circonstances. De nanars en films plus reconnus, une tendance se dégage nettement : celle des remake de film japonais. Parmi eux le très oubliable One missed call d’Eric Valette (2008) adapté de Chakushin Ari de Takashi Mike (2003). Plus notable, en 2002 Le Cercle – The Ring de Gore Verbinski  (oui oui, le même réalisateur de Pirates des Caraïbes et Lone Ranger ) remake plutôt plaisant du film de Hideo Nakata.

Dans ces films, le téléphone et l’écran de télévision sont les supports de nouvelles croyances mais aussi la nouvelle frontière entre le pays des vivants et celui des morts. Bien avant cette vague de remake, la série télévisée culte des années soixante La Quatrième Dimension brouillait cette frontière. Comme le stipule l’accroche de la série, « Nous sommes transportés dans une autre dimension, une dimension faite non seulement de paysages et de sons, mais aussi d’esprits. Un voyage dans une contrée sans fin dont les frontières sont notre imagination : un voyage au bout de ténèbres où il n’y a qu’une destination : la 4ème dimension ». Emmanuelle André, que nous avons contactée, nous dit avoir été marquée par un épisode où les personnages parlaient aux morts par téléphone…

Cette communication paranormale est aussi marquante dans The Ring, où le dispositif audio-visuel crée une tension clef. Rappelons brièvement l’histoire: une mystérieuse cassette vidéo serait porteuse d’une étrange malédiction : quiconque la visionne est condamné à mourir sept jours plus tard par un coup de téléphone. 

La cassette a ici une dimension prophétique, énigmatique comme un puzzle que le film tentera d’éclaircir. Elle perdrait de son aura horrifique s’il n’y avait pas ce coup de téléphone menaçant,  une voix d’outre-tombe qui même si elle annonce la mort comme dans Scream, n’emprunte pas son timbre factice à quelconque trafique diégétique : le tueur du slasher module délibérément sa voix, le fantôme lui n’a que les résidus de la sienne…

Il n’est pas anodin que The Ring soit une adaptation japonaise, comme One missed call : il y aurait un lien direct entre le Japon, pays de la technologie hystérique, et son folklore faisant une grande place aux esprits hantant les vivants. A la sauce américaine, The Ring allège la dimension folklorique pour accentuer la course contre la mort de l’héroïne, en prise à une menace invisible.

Le « téléphonique qui tue », pure fantaisie de nanars, pseudo légende urbaine dénuée de sens ? Pas vraîment. Nous pouvons y lire une métaphore, rabâchée certes mais non dénuée d’intérêt, d’une société sur-connectée où chaque individu se retrouve bien seule, surtout l’heure fatidique arrivée …

Actuellement en post-production, Cell une énième adaptation de Stephen King par le fou Eli Roth (Hostel, Cabin Fever etc.) remettra au goût du jour ce lien qui semble si ténu entre téléphone et mort…

Visuels : ©captures d’écran (1,3) / ©Gaumont Columbia Tristar Films /  ©Metropolitan FilmExport

* Pour une exploration esthétique de l’utilisation du téléphone au cinéma et ce dans tous les genres, nous vous recommandons L’attrait du téléphone, un ouvrage co-écrit par Emmanuelle André et Dork Zabunyan aux éditions Yellow Now. L’extrait cité plus haut  se situe p.20-22.

Les théâtres parisiens ont essuyé une grève massive le 1er octobre
Réseau social et théâtre contemporain : parole en direct, même dans la mort
Megane Mahieu

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *