Théâtre
Réseau social et théâtre contemporain : parole en direct, même dans la mort

Réseau social et théâtre contemporain : parole en direct, même dans la mort

01 octobre 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Le réseau social : un concept qui n’a pas encore totalement envahi les scènes du théâtre public. Certains artistes l’utilisent pour réfléchir de façon directe et urgente. N’hésitant pas à lui laisser toute la place… Lorsqu’il est là, comment le réseau joue-t-il ?

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At the same time ReseauPour sa dernière création, At the same time we were pointing a finger at you, we realized we were pointing three at ourselves… , la chorégraphe Robyn Orlin avait suspendu, au-dessus des danseurs, un écran sur lequel étaient diffusés les tweets qu’elle envoyait. Des messages adressés au public. « Que font-ils ? », ces danseurs ? « C’est beau, non ? » ; « Vous comprenez ? » Son but semblait être d’inviter les spectateurs à garder de la distance avec ce qu’ils voyaient. Afin de faire la part, chez  cette troupe de Dakar (Ecole de Germaine Acogny), entre les héritages chorégraphiques. « Lesquels de leurs mouvements relèvent vraiment des danses traditionnelles africaines ? », se demandait-on. D’où l’humour inclus dans le procédé. Chez le dramaturge et metteur en scène Falk Richter, les protagonistes tweetent également. Sur leur mal-être, au sein de la société contemporaine. Il l’affichent sur Facebook, aussi. De même, une distance s’invite. Dans les mises en scène de Richter lui-même, mélangeant texte et danse, le réseau reste invisible. Mais les interprètes s’interrogent à voix très haute. Sur leur intimité étalée : « cette merde sera-t-elle mieux sur Facebook ? » Le comédien n’incarne pas une identité précise. Il joue une idée qui s’agite. Ce faisant, on ressent la présence du réseau social, pourtant pas visible sur le plateau. Un réseau qui l’écrase, cette petite idée…

Le réseau comme accessoire : plus de distance

Les Liaisons dangereusesLorsqu’il a donné, en 2012, sa version des Liaisons dangereuses, John Malkovich a fait correspondre la Marquise de Merteuil, Valmont ou Madame de Tourvel par l’intermédiaire d’Internet. Son objet était de rajeunir le récit, pour faire ressortir l’immaturité de ses protagonistes, et de se livrer à un dialogue entre moderne et ancien. Or, le parti-pris se retournait contre la distance : la modernité était présente, mais pas réellement questionnée. Jamais les jeunes comédiens ne quittaient la scène : là, le réseau social, et les connexions incessantes, étaient perceptibles. Mais elles ne débouchaient pas sur la perversité attendue. Tout le contraire de Life : reset (Chronique d’une ville épuisée), spectacle radical de Fabrice Murgia. Récit muet d’une femme murée dans sa solitude. Et peu à peu emprisonnée par Internet et les réseaux sociaux. Grâce à un accessoire informatique rouge, qui lui permet de dialoguer avec un homme-lapin. Qui la regarde chanter, lors d’un karaoké virtuel. Histoire d’une romance muette entre deux pseudos, Ondine et Linden66. Plus de distance : si la femme ne nous regarde jamais, l’écran, lui, le fait. Grâce à un immense calque. Mais Fabrice Murgia a choisi d’être dans le sensible, et pas dans le théorique. Résultat : le vertige s’installe, et on s’y voit nous aussi, dans ce monde éloigné…

Le réseau au centre : mort, et parole toujours en direct

Avec 33 tours et quelques secondes, les artistes contemporains libanais Lina Saneh et Rabih Mroué invitaient, en 2012, Facebook au Festival d’Avignon. Un militant des Droits de l’Homme vient de se suicider, au Liban. Le public est invité à regarder son mur, qui continue de fonctionner. Sur lequel s’affichent des réactions. Celles-ci dialoguent avec son répondeur, placé à côté, sur lequel les messages défilent, sans réponse possible. Diyaa est bien parti. Sa pensée, son action, peuvent-ils lui survivre par le réseau social ? Ici, dans le cadre théâtral, Facebook en vient à sublimer. Et à jouer pour de  vrai, aussi : car des débats, politiques ou religieux, occupent bientôt la toile… Comble du triomphe : à côté, une télévision relaye l’information. De façon biaisée, on le voit. Facebook, lui, accueille le mort, et la parole, libre, des vivants. Il en est de même avec Chatroom, la pièce de Enda Walsh, très remarquée en 2009 dans le Off d’Avignon. Pièce dans laquelle le réseau social est aussi placé au centre. Et conduit également à la mort. Car ici, la parole libre reste indissociable de celui qui l’émet. Et sur le réseau social, les règles ne sont plus les mêmes que dans la société réelle : les forts, les beaux et les ambitieuses peuvent prendre le pouvoir. En 2009, la mise en scène de Sylvie de Braekeleer prenait le contrepied de 33 tours et quelques secondes : pas de représentation du réseau, sur scène. Juste des comédiens, assis. Réunis pour matérialiser la vie qui parcourt quotidiennement Facebook et Twitter. Qui peut mener à la rencontre comme à l’isolement et à la mort.

Tous les spectacles cités (Les Liaisons dangereuses et Life : reset mis à part) ont été présentés au Festival d’Avignon, au cours de ces dernières années (dans le Off, pour Chatroom). En attendant que d’autres metteurs en scène inventifs effectuent des spectacles se déroulant à l’intérieur des réseaux sociaux…

Visuels : At the same time… © Christophe Raynaud de Lage

Et Affiche du spectacle Les Liaisons dangereuses

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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