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Khmers rouges : 6 heures de documentaires pour 4 années de génocide

Khmers rouges : 6 heures de documentaires pour 4 années de génocide

05 décembre 2012 | PAR Justine Hallard

Depuis 2006, date de création d’un Tribunal spécial pour le Cambodge, les hauts responsables du régime khmer rouge et leur politique sanglante menée de 1975 à 1979 sont appelés à être jugés. L’histoire de ce petit pays d’Asie du Sud-Est commence (enfin) à refaire surface médiatiquement. Bien que l’évocation du Cambodge fasse davantage appel à notre imaginaire collectif par les splendeurs d’Angkor plutôt qu’à une réelle connaissance de ses années noires, comment comprendre les enjeux d’un tel procès sans revenir sur les fondements de l’« Angkar » (« Organisation » en cambodgien) et ceux qui ont mis un tel régime en place ? Qui étaient Pol Pot, Duch et les autres « frères camarades » ? Comment un tiers de la population a-t-elle été exterminée ? Comment peut se dérouler un tel procès trente ans plus tard ? C’est ce que proposent d’aborder ces cinq documentaires édités par Arte Éditions en trois DVD intitulés « Cambodge, la dictature des Khmers rouges, 1975-1979 »*. Cinq films passionnants (dont quatre d’Adrian Maben et un de Rémi Lainé et Jean Raynaud) pour une grosse leçon d’Histoire. Il est encore temps de se rattraper.

De la guerre d’Indochine à l’« Année zéro »

Films de propagande, interviews, documents d’époque. Plonger dans les archives et remettre en place les éléments de compréhension de la création d’une telle machine de guerre à exterminer. Retour aux fondements et aux fondamentaux.

Comprendre ainsi comment la guerre du Vietnam déborda de ses propres frontières, le rôle joué par Nixon et de ses bombardements au moment où le Général Lon Nol renverse le Roi Norodom Sihanouk. Norodom Sihanouk, dont le français parfait traverse les documentaires, adoré de son peuple qui lui rend hommage aujourd’hui avec des funérailles historiques, personnage charismatique et ambigu, « placé » par la France qui ne pensait pourtant pas qu’il apporterait l’Indépendance à son pays, soutenu par la grande Chine amie, opposé à cette petite fraction de communistes, qu’il nommera ensuite Khmers rouges, pour mieux s’en rapprocher ensuite et permettre son retour d’exil après quatre années de guerre civile et participer à son tour au renversement de Lon Nol. Un roi qui sera ensuite quasiment immédiatement assigné à résidence jusqu’en 1979 où il pourra ensuite revenir sur la scène politique du pays.

Et puis une date : le 17 avril 1975. Début de l’Année zéro comme l’écrira François Ponchaud. Les combattants Khmers rouges renversent Lon Nol et rentrent dans Phnom Penh, acclamés par un peuple qui pense voir en ces « libérateurs » la fin de la guerre civile. Sur une rumeur de bombardement américain, la capitale de deux millions d’habitants est alors exhortée de quitter la ville, mettant même femmes, enfants, vieillards et malades sur les routes en direction des campagnes. Fameuse journée relatée dans l’excellent film de Roland Joffé, La Déchirure (The Killing Fields), en 1984. Comme un accidenté qui se verrait se vider de son sang, les artères de Phnom Penh se vident à leur tour en quelques heures. C’est ici que commence le drame que va connaître le Cambodge pendant quatre ans.

De l’idéologie aux crimes… contre l’Humanité

Les Khmers rouges sortent alors de leur clandestinité et le « Kampuchéa démocratique » voit officiellement le jour, bien que ces représentants resteront longtemps dissimulés sous des pseudonymes avec un certain voile jeté sur les fonctions de chacun. Même le nom aujourd’hui emblématique de Pol Pot, de son vrai nom Saloth Sâr, n’apparaissait pas de prime abord comme celui du leader – bien que cela était déjà le cas – révélant déjà son caractère mystérieux et sa paranoïa délirante. Lui et d’autres ont été formés en France, où ils ont alors plongé dans l’idéologie communiste et forgé leur amitié avec Jacques Vergès (qui sera par la suite leur avocat) entre autres…

L’Angkar rêvant d’une révolution encore plus radicale que celle de l’URSS et de la Chine met en place immédiatement dans la pratique son idéologie où toute classe serait abolie au profit d’une société agraire et communiste. « L’idéologie c’est la vérité, la vérité sort de la pratique » : les habitants des villes sont déportés vers des camps de travaux forcés dans les campagnes afin d’être rééduqués par « l’ancien peuple », les paysans. Les familles sont éclatées, expédiées au quatre coins du pays, nourries d’un bol de bouillon par jour, travaillant sans relâche au « redressement » du pays, sous la torture et la peur. L’unique objectif économique est de surproduire le riz avec une production de 3 tonnes par hectare – ce qui est par définition impossible – afin de l’exporter. Les écoles ferment. Les purges et les expurgations vont à la même cadence, avec celles des « nouveaux peuples » en tête de file : intellectuels, médecins, cheminots… toutes personnes détenant finalement un savoir. Même au sein du parti, la paranoïa prenant le dessus, le tri s’opère. Tout un chacun est en permanence suspecté de trahison. Les arrestations s’enchainent par milliers. Personne ne connaissant l’origine de sa propre arrestation, pourquoi ils étaient systématiquement soupçonnés d’espionnage, ce que pouvait bien être le KGB ou la CIA, mais ayant pourtant à en répondre. Sous des tortures sans nom, les pagodes deviennent de véritables centres d’interrogatoires et d’extermination avec des charniers pour jardins. On en dénombrera près de 20.000 à travers tout le pays. La faillite du gouvernement à son dessein révolutionnaire s’accentue toujours davantage, l’extrême famine et la maladie remplissent les fosses communes toujours un peu plus chaque jour. Mais non, l’« Angkar » ne peut se tenir lui-même responsable d’un tel échec et pire encore, d’un tel désastre. La faute est aux espions, aux traitres. Il faut tous les trouver, tous les exterminer.

Une mise en pratique poussée à l’extrême : le cas S21

Le deuxième film d’Adrian Maben est consacré quant à lui au cas de figure le plus emblématique et représentatif de ce programme d’extermination, le camp de S21. S21 ou plus exactement l’ancien lycée français, Tuol Sleng, aujourd’hui Musée du génocide. Nom de code pour dénommer le centre secret de détention de Phom Penh où survivront seulement sept personnes sur… 17.000, femmes et enfants inclus. L’horreur portée à son comble. Les photos de chaque détenu ont été retrouvées. Les actuels survivants témoignent. La description des supplices pour obtenir des déclarations de trahison au parti, la torture pour obtenir toujours plus de nouveaux noms, est de l’ordre de l’insoutenable. Comment finit-on alors par « balancer » de nouveaux noms donnés au hasard pour que les souffrances s’arrêtent. Mais ces confessions une fois obtenues étaient aussi la porte de sortie vers l’extermination au camp de Choueng Ek, aux abords de Phnom Penh. Deux camps dirigés avec un zèle inégalé par Kaing Guek Eav alias le camarade Duch, ancien professeur de mathématiques. Rithy Panh, dans son film S21 la machine de mort khmère rouge mènera de longs entretiens avec Duch, que l’on retrouvera aussi dans son livre L’élimination.

C’est d’ailleurs peut-être par le travail de Rithy Panh que le visage de Duch et le centre S21 nous semble beaucoup plus familier que celui de Pol Pot. Aussi parce que Pol Pot, avant de mourir de mort naturelle en 1998, ne fut interviewé qu’une seule fois après les faits, par le journaliste américain Nate Meyer. Les images du dictateur, celui qui fut responsable de la mort de près de deux millions de morts, sont tout à fait déconcertantes. Le visage de l’horreur n’est pas celui que l’on s’attend à voir. C’est sous les traits de la douceur et du sourire qu’il apparaît, sous l’« image d’un grand-père sympathique » comme le dira lui-même le journaliste. Il est encore plus troublant de voir l’ensemble de ces anciens tortionnaires vivre tranquillement et en totale liberté au milieu de ceux qui ont été d’une manière ou d’une autre leurs victimes. Le Kampuchéa Démocratique, après l’arrivée de l’armée vietnamienne en 1979, bien que totalement affaibli, se dissout en un autre parti politique avec une liberté absolue pour ses hauts dirigeants, refondus dans le décor de la nouvelle vie politique du pays où ils tiennent encore une place majeure.

Comment un pays peut-il se (re)construire lorsque l’impunité a été totale jusqu’à ce jour ? Qu’il est si difficile de juger les coupables de l’époque tant le temps a passé, tant le silence s’est instauré ? Si difficile, que le Tribunal ne peut envisager que de juger Duch (cas n°1) et les quatre grands dirigeants encore vivants du pouvoir khmer rouge (Hem, Nuon Chea, Ieng Sary et son épouse Ieng Thirith, du comité permanent, tous les quatre regroupés sous le cas n°2, dissocié de Duch du fait de son niveau de responsabilité moins important) ? Les autres passeront à la trappe de la justice, en espérant que ces cinq là soient jugés pendant qu’il en est encore temps.

« Khmers rouges, une simple question de justice » ?

Dostoïevski, dans Crimes et Châtiments, écrivait : « Dès l’instant que vous avez commis un tel acte, acceptez-en les conséquences, c’est une simple question de justice. »

Le 20ème siècle regorge d’horreurs et de crimes contre l’Humanité : les génocides et massacres de plus de 5 millions de juifs lors de la Seconde guerre mondiale, de près de 8.000 Bosniaques en Bosnie Herzégovine, de 800.000 Tutsis au Rwanda, et on en passe avec les purges soviétiques et chinoises. A la différence du Cambodge, ces massacres ont su être jugés rapidement avec la mise en place du Tribunal de Nuremberg puis des Tribunaux pénaux internationaux (TPI) relevant de la Cour pénale internationale de l’ONU. Suite aux condamnations, un travail de deuil puis de mémoire a ensuite pu être entamé par les victimes ayant survécu à ces atrocités, et faire connaître et reconnaître aux yeux du monde leurs souffrances et leurs droits.

Au Cambodge, plus de trente années se sont écoulées avant de voir se mettre en place un tribunal international pour juger les exactions commises par le régime khmer rouge. Trente années taboues qui n’ont pas permis au reste du monde de réellement comprendre ces années d’abomination et encore moins aux Cambodgiens de sortir du traumatisme en vivant au jour le jour à côté de leurs propres bourreaux, jamais arrêtés et même bien souvent occupant des positions fortes au sein de l’armée, de la police et pire encore au sein du gouvernement actuel. Trente années que l’on tait à la nouvelle génération, par honte et douleur, et qui découvre seulement depuis 2009 quelques pages sur ces années rouges dans leurs livres d’histoire.

Rémi Lainé et Jean Raynaud ont pu, grâce à une autorisation exceptionnelle, plonger au cœur de l’investigation aux côtés du Juge d’instruction Marcel Lemonde, pour mettre en place ce procès historique et nous permettent d’en comprendre tous les méandres politiques et judiciaires. Ainsi, alors que l’ONU souhaitait voir la mise en place d’un troisième TPI, qui se tiendrait à l’extérieur du Cambodge pour plus d’impartialité et surtout pour plus d’indépendance des juges cambodgiens, ce sera finalement sur pression du Premier ministre Hun Sen que l’ONU finira par accepter la création au Cambodge des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, les CETC, de peur que les derniers dirigeants octogénaires ne meurent avant d’être jugés. De la même manière, ce ne seront pas trois juges internationaux pour deux nationaux qui siègeront, mais l’inverse.

On comprend dès lors l’immense difficulté de ce tribunal à pouvoir travailler en toute impartialité face aux défis de juger les bourreaux (où seul Duch coopérera, les autres feront valoir leur droit au silence), d’essayer de prouver que dans ce pays le crime ne peut pas être en permanence commis en toute impunité, et qu’il s’agit de reconstruire l’organe de justice même et la confiance que peut avoir ce peuple en lui pour l’avenir.

Et depuis 2011 ?

Le tournage de Rémi Lainé et Jean Raynaud prend fin en 2011. Depuis on sait que Duch fut jugé et condamné en appel à la prison à perpétuité, que Ieng Thirith fut déclarée inapte à être jugée pour démence et que les trois autres ne le sont toujours pas. Nombre de juges internationaux ont jeté l’éponge face à l’impossibilité de mener correctement ces procès à terme, d’autres ont été contraints à la démission pour avoir céder aux prérogatives du gouvernement actuel en refusant le procès du président du sénat entre autres, et en ne recevant pas les témoignages de milliers de victimes censées trouver en ce tribunal l’espace de parole qui leur est dû, comme le souligne le rapport de Human Rights Watch.

Ni le procès, ni les documentaires n’arrivent à ce jour à expliquer comment cette idéologie a finalement donné lieu à un tel massacre. L’Angkar n’aurait-elle tout simplement pas réussi à « gérer » son plan de restructuration du pays comme le prétend Pol Pot sincèrement ancré dans son idéologie ? Y avait-il au contraire une véritable volonté d’extermination ? Quel était le portrait psychologique de ces dirigeants ? Pourquoi une telle paranoïa ?

Une autre des grandes interrogations qui subsistent est de comprendre pourquoi la communauté internationale n’est pas intervenue entre 1975 et 1979 ? Pourquoi celle-ci a-t-elle même reconnu à l’ONU le régime de Pol Pot à la sortie de ces années de terreur ? Bien que totalement autarcique, le régime et ses exactions étaient cependant connus, en preuve les télégrammes diplomatiques – classés secret défense – qui ont pu être rouverts depuis. Pourquoi les médias ne questionnent-ils alors pas le passé à ce sujet ? Quelle est aussi la responsabilité de la communauté internationale à cette époque, où Français et Américains étaient dûment impliqués en Indochine ? Et comment a-t-on pu attendre trente ans pour ouvrir enfin ce procès en laissant un peuple tenter l’amnésie pour survivre aujourd’hui à un tel traumatisme ?

 

* « Cambodge, la dictature des Khmers rouges, 1975-1979 », Arte Éditions, 2012 :

DVD 1 : « Pol Pot et les Khmers rouges », trois films d’Adrian Maben, 2001 :
Pouvoir et terreur (52 minutes) / Le mystère Pol Pot (52 minutes) / Crime sans châtiment (52 minutes)
DVD 2 : « Camarade Duch, bienvenue en enfer » d’Adrian Maben, 2001 (116 minutes)
DVD 3 : « Khmers rouges, une simple question de justice » de Rémi Lainé et Jean Raynaud, 2011 (90 minutes)

Pour aller plus loin :
– Cambodge Année zéro, de François Ponchaud (aux Éditions Julliard, 1977, puis dans la collection « Civilisations et sociétés » aux Éditions Kailash, 1998)
– Un juge face aux Khmers rouges, de Marcel Lemonde avec la collaboration de Jean Reynaud (aux Éditions du Seuil, 2013)
– Toute la filmographie de Rithy Panh, dont S21, la machine de mort khmère rouge (2002) et son dernier livre L’élimination (aux Éditions Grasset, 2012)
– La Déchirure (The Killing Fields), film de Roland Joffé, 1984.

Crédits photographiques : © Adrian Maben, Pol Pot et les Khmers rouges, Arte Éditions
Photo à la une : jeune victime photographiée à son arrivée au centre de détention de Phnom Penh, S21.

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