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[Interview] Sébastien Pilote et Gabriel Arcand pour Le Démantèlement

[Interview] Sébastien Pilote et Gabriel Arcand pour Le Démantèlement

30 novembre 2013 | PAR Olivia Leboyer

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Avec Le Démantèlement (voir notre critique), le réalisateur québécois Sébastien Pilote nous offre un superbe film sur la paternité. Un film humaniste, bouleversant, qui sort mercredi 4 décembre : notre coup de cœur !
Toute la culture a rencontré Sébastien Pilote et son acteur, l’impressionnant Gabriel Arcand, à Paris pour quelques jours.

Le film se passe dans le monde rural et, dans cette histoire d’amour paternel, il y a quelque chose de très universel.
Sébastien Pilote : Oui, Le Démantèlement parle des liens familiaux. Il s’agit d’un homme qui se dépouille pour ses filles, qui se sarcrifie, morceau par morceau. Le démantèlement de sa ferme, c’est aussi le démantèlement de soi. D’ailleurs, Gaby (Grabriel Arcand) rencontre ses amis, les membres de sa famille, toujours un par un. Le démantèlement s’effectue par divisions successives. Dans le film, l’homme est un fermier, mais j’aurais pu écrire l’histoire d’un cordonnier. La ferme, cela me permettait de confronter le personnage avec quelque chose de grandiose, des paysages, des grandes étendues. Et le fait que Gaby soit éleveur de moutons cadrait bien avec cette figure de père exacerbé, qui a aussi une dimension très maternelle, enveloppante.

Le film possède un rythme particulier : la dramatisation n’est jamais excessive ou forcée. Le démantèlement suit son cours presque calmement, comme si le don constituait un processus naturel ?
Sébastien Pilote : Gaby vit au rythme de sa terre. Dans son existence, il y a de la place pour la contemplation, pour la durée, pour une certaine poésie. De la place pour la solitude, aussi. Cette vie dans la ferme, c’est une vie non partagée, coupée des siens. Et c’est ce lien familial, avec ses filles, qui importe le plus aux yeux de Gaby. Le Démantèlement se déroule au rythme d’une chronique : ce n’est pas un film lent. Il y a quelque chose de l’ordre du faux plat, si l’on veut. Comme si l’on gravissait une colline, en douceur.

Gabriel Arcand, vous êtes bouleversant dans ce film, et tout en retenue : comment avez-vous abordé le personnage ?
Gabriel Arcand : C’est un personnage que je comprends, qui me touche. Les personnages que je choisis d’incarner doivent évidemment trouver un écho en moi. Ce père qui donne tout pour ses filles est conduit à effectuer des choix. Et ses choix, je les défends. C’est un homme qui sacrifie ce qu’il possède, qui se sacrifie mais, pour lui, ce sacrifice prend la forme d’une délivrance. Au fil des années, tous l’ont quitté : son père est mort, ses frères sont partis, sa femme l’a quitté, ses filles sont allées vivre en ville. D’une certaine manière, la solitude est advenue à lui, de l’extérieur. Il vit avec sa solitude, il l’a apprivoisée, par la force des choses. Mais cette existence, il ne la partage pas. Il a développé une vie intérieure très intense, mais il lui manque quelque chose. Il est avant tout un père. Sa vie, ce sont ses deux filles.

Ses deux filles semblent considérer leur père comme une figure immuable, rassurante, sur laquelle elles pourront toujours compter.
Gabriel Arcand : Oui, Gaby ne se fait pas d’illusions sur ses deux filles. Il voit bien leur caractère, leurs défauts. Il n’est jamais vraiment surpris par leur comportement. Bien sûr, ça lui fait parfois un petit peu mal, mais il l’accepte.

Sébastien Pilote : J’ai conçu les personnages des deux filles, Marie (Lucie Laurier) et Frédérique (Sophie Desmarais) comme un seul personnage joué par deux actrices, une figure double, un peu comme dans le Lost Highway de David Lynch. Si on dépliait le film en deux, les deux filles seraient exactement superposées. Marie, l’aînée, est purement égoïste. Elle ne voit qu’elle, que son intérêt et celui de ses enfants. Elle ne se soucie pas de son père. Frédérique, elle, est narcissique, elle veut être aimée. Et pour cela, elle a besoin du regard des autres. Alors, elle, de temps en temps, elle se soucie un peu de son père, mais toujours pour être aimée en retour. Comme le montre le gros plan d’elle vers la fin du film, il n’y a de la place pour personne d’autre. Mais, pour Gaby, la seule lueur d’espoir, le seul bonheur, ce sont ses deux filles. L’espoir, c’est faire des enfants, ou bien créer.

Les scènes de vente aux enchères sont poignantes, filmées sur un mode documentaire
Sébastien Pilote : Oui, à part Gabriel Arcand, les personnes filmées sont des agriculteurs, pas des acteurs. J’ai filmé ces scènes de groupe, avec leur osmose particulière, un peu comme la scène des noces dans The Deer Hunter de Cimino.

L’ami comptable de Gaby a un rôle essentiel
Sébastien Pilote : Oui, je suis très content de ce duo entre Gabriel Arcand et Gilles Renaud. Cet ami comptable, plus truculent, c’est un peu le fou du Roi dans Le Roi Lear, c’est le pendant de Gaby. Il a un rôle de faire-valoir, mais aussi de soutien. C’est un homme plus extraverti, et très fidèle à son ami. Il y a là une belle amitié virile.

Le film est tourné en 35 mm : le désir, là aussi, de maintenir un esprit artisanal ?
Sébastien Pilote : Oui, il y a un côté envoûtant, lié à la beauté de l’image. Tourner en 35, c’est peut-être une difficulté supplémentaire, mais cela correspond surtout à l’envie de fabriquer un bel objet. La différence entre le 35 mm et le numérique, c’est un peu la différence qu’il y a entre un objet en bois et un objet en plastique. Avec les techniques modernes, on perd vraiment quelque chose de précieux. Quand j’étais plus jeune et que j’allais à la cinémathèque, il y avait une véritable magie, comme lorsqu’on est enfant et qu’un cirque arrive en ville ! Avec le numérique, il y a une sorte de froideur, l’amplitude n’est pas la même. Le démantèlement d’un support, là aussi…

Les références littéraires (Le Roi Lear de Shakespeare et Le Père Goriot de Balzac) sont évidentes et, en même temps, suggérées avec discrétion. Il ne s’agit pas d’une adaptation, mais d’une forme de transposition.
Sébastien Pilote : Oui, je n’ai pas écrit l’adaptation de ces deux œuvres, bien sûr. Ce que j’ai gardé, ce qui m’intéressait, c’était l’archétype, la figure du père exacerbé, qui conçoit l’amour comme un don. L’amour, pour lui, ça va bien au-delà de la réciprocité, c’est de l’ordre du don. D’ailleurs, la phrase : « Un père doit donner tout ce qu’il peut donner », je l’ai reprise directement du Père Goriot. Et, pour Le Père Goriot, Balzac s’était lui-même inspiré du Roi Lear. Ces œuvres ont constitué des sources d’inspiration. Le Démantèlement est un film sur l’amour inconditionnel d’un père.

Vous avez d’excellentes critiques, le film a reçu le Prix SACD du scénario à Cannes (Semaine de la Critique). Il est déjà sorti au Québec et c’est un succès. Nous recommandons très chaudement aux spectateurs français d’aller le voir : le film est bouleversant mais, d’une certaine manière, réconfortant.
Gabriel Arcand : Oui, les spectateurs ne ressentent pas tous le film de la même façon. Certains pleurent, trouvent Gaby digne, héroïque. D’autres ont du mal à admirer son sacrifice, à le comprendre. Pour certains, le film est très triste, alors que d’autres y voient essentiellement une réflexion sur la force de l’amour paternel. Dans le film, Gaby a soixante-trois ans : il vieillit, mais il n’est pas un vieillard. Son sacrifice prend toute sa force car rien ne l’oblige à démanteler à cet instant précis, où il a encore l’usage de ses forces. C’est vraiment son amour pour ses filles qui donne au film sa pleine dimension.

visuels: affiche et photos officielles du film

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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