Cinema

[Interview] Pascal Szulc : « Je t’aime, filme-moi » offre aux spectateurs d’être publics.

[Interview] Pascal Szulc : « Je t’aime, filme-moi » offre aux spectateurs d’être publics.

01 octobre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Bien plus qu’une aventure cinématographique qui interrogerait notre voyeurisme, « Je t’aime, filme-moi » offre aux spectateurs d’être publics. A l’ère du besoin d’image, le réalisateur donne la parole, celle qui fédère, relie les âmes par la déclaration d’amour. Ici, la langue ne trahit rien. Serait-elle morte, au détriment du geste poétique, de la réminiscence des sentiments, de l’attitude humaine ? Et comme la quête du graal, l’amour est confié aux innocents, aux anges, aux naïfs, deux réalisateurs « has been » et une lumineuse jeune femme, éclairant leur destin pour le meilleur et le moins bon que l’on nomme « réalité ».  A contrario de ces mots douloureux dans la vie politique moderne: « le vrai, les vrais gens, la vraie vie », Alexandre Messina, le réalisateur et son équipe en font des symboles et des signes sans s’approprier ce langage que Roland Barthes aurait définit comme fasciste. Mais en l’offrant tout au long de cette aventure, au public qui déclare son amour sur les places de marché, comme à cette communauté qui accompagne le financement du film, la vie, lisible, sensible, où le cinéma d’auteur est l’affaire de tous, enfin rendus à l’universel. Au-delà, bien au-delà du national. Aimants et réels. Donc, pour être en phase avec cette quête du vrai, le film se met à l’épreuve de son public, de l’argent et du temps, tels les personnages du film,  sur le site de participation Ulule, premier site européen de crowfounding (financement participatif). « Je t’aime, filme-moi » redonne du sens au cinéma en se saisissant de la seule urgence : l’humain.


je t’aime, filme-moi. Campagne Ulule par Cvfidelio

 

Le pitch : Pierre, cinquante-sept ans, vient d’être licencié de sa banque. Son ami d’enfance, Frédo vend sa petite entreprise pour partir avec lui sur les routes et assouvir leur passion : faire du cinéma, leur cinéma. Le projet est d’ « aller à la rencontre des vrais gens » dans un Van équipé d’un mini studio pour filmer des déclarations d’amour, face caméra, qu’ils s’engagent à livrer à leur destinataire. Grace à Luce, une jeune femme de vingt-cinq ans, partent avec une camionnette de fortune. Les deux « réalisateurs publics » s’installent sur les places de marché, dans les galeries marchandes, allant même jusqu’à faire du porte-à-porte pour trouver le client. Bien vite, ils sont rattrapés par leur passé, riche en faux pas ; de petites affaires laissées de côté, réapparaissent autant sur le plan financier que sentimental. Luce, initiée aux pratiques des réseaux sociaux virtuels, devient peu à peu l’instigatrice de leur tournée qui lentement vire au vinaigre. Elle cherchera à trouver pour chacun d’eux la respiration vraie, particulière, imaginer une autre route, voir une autre fin à leur propre film.

TLC : Pascal Szulc, quelle est votre fonction ?

Pascal Szulc : en trois points, il s’agit de tout d’abord Libérer la créativité dans un temps court pour que les projections soient effectives le plus vite possible, puis d’alléger les contingences, la tâche du réalisateur en l’aidant à fédérer les compétences diverses dont nous avons besoin, et enfin garder la lucidité sur les événements en faisant que tant la cohérence du projet cinématographique que ses moyens de financement soient en adéquation avec l’œuvre du réalisateur. D’où le sens du financement participatif sur le premier site européen de crowfounding ULULE. Nous parlons de « cinéastes publics » qui, en définitive remplaceraient les « écrivains publics », nous nous devions donc d’être également publics pour une partie du financement et soumettre notre projet aux futurs spectateurs.

Je me dois donc de donner du sens au mot « participatif », notamment en matière de finances et de « publics » accompagnant le projet de façon active et répondre à l’urgence. Une belle urgence. Celle qui consiste à rendre possible l’œuvre dans des délais les plus courts possibles, hors les sentiers des comédies habituelles du cinéma français. Nous parlons d’amour, de ce risque de la déclaration, de celle qui inscrit et engage la femme, l’homme dans un dessein. Jésus ne reviendra pas, mais l’épreuve du sentiment est bien vivante.  Et à l’heure où tout le monde filme, où les schémas courts se développent, où les réalisateurs délaissent les salles pour des séries télé, où les circuits sont longs et souvent hermétiques, je me dois de faire naître un film auquel je crois qui ne peut que changer notre vision du monde.

Avec la prolifération des nouvelles appellations professionnelles, il est difficile de figer une fonction. On sait que le cinéma traditionnel, de par ses corps de métier variés, abondent en la matière. Fidelio Production est une boîte de production, essentiellement de longs métrages et je participe au côté d’Alexandre Messina (le réalisateur du film) à son développement. Ici, j’ai un rôle proche de celui de producteur, un producteur à « l’anglaise », c’est-à-dire, associé au développement artistique et la création comme un réalisateur d’album musical. De fait, la partie « recherche de financement » fait partie de ma tâche. Mais, de par la nature même de « cinéma d’auteur » je conçois mon travail comme un travail fédérateur. Nous avons aujourd’hui une équipe technique et artistique aguerrie avec des compétences dignes de ce que nous attendons du cinéma. Eu égard au travail de fonds entrepris depuis cinq ans et à notre expérience de « quinquas » – comme les deux héros du film- dans une petite entreprise comme Fidelio production, nous travaillons et communiquons vite et bien sur tous les sujets. Ce qui me plait dans ce partage, c’est que nous avons une vision globale et précise du projet. Ensuite, les compétences et la disponibilité font le reste. Je peux connaître un investisseur intéressé au projet et qu’Alexandre tisse la relation professionnelle. Sur un travail de « réseautage » et une opportunité en la matière, nous en parlerons ensemble.

TLC : Je t’aime, filme-moi est-il un docu-fiction ?

PS : C’est une fiction. Une comédie à l’italienne avec des accents poétiques à la Prévert et Carné, des instantanés à la Godard dans une langue d’une évidence poétique donc symbolique, interpellant chacune et chacun d’entre nous. On ne se le cache pas, nous avons une culture du cinéma depuis ses origines, des maîtres, des visions issues de nos projections dans les salles obscures, de nos lectures. Ici, il ne s’agit pas d’un amalgame, mais peut être de s’appuyer sur eux pour se créer. Nos personnages sont également nourris de cent ans de cinéma, mais nous, nous tentons de ne pas nous y complaire, nous y noyer. Notre précédent film « Percujam le film » (sortie prévue en mars2016) était un film documentaire, tel que  Être et avoir, avec des artistes autistes que nous avons suivi durant un an. La trame de Je t’aime, filme-moi est celle d’un film de fiction voguant entre le réalisme et le surréalisme de par cette quête de l’idéal et la recherche des illusions, jamais perdues. Un côté anti-Balzac en sommes.

TLC :  Filmer la « vraie vie », est-ce une volonté pour combler un trop plein de faux-semblants ?

PS : Oui. Mais il ne s’agit pas de combler, il s’agit, outre les mots galvaudés, contraints aux formes de la syntaxe, d’âtre avec toute notre complexité humaine. Quelque part, dirait Lacan, le titre (peut être provisoire) du film est une définition du cinéma. Pas d’un autre cinéma. Du cinéma. La mise en scène de la présence. Ce qu’il y a de plus difficile à mettre en scène. On sent bien que dès qu’on parle de « vraie vie » le goût d’une politique nauséabonde peut se faire jour. Cette stigmatisation, non pas nous amuse, mais, nous sommes pour le sens premier des mots qui nous sont chers comme dans l’économie des mots et que l’œil du réalisateur offre dans ses plans et son montage, cet aller retour avec notre psychisme, notre vécu, notre réel porteur des vices et des vertus dans les situations dramatiques. La poésie de la réalité peut être minimaliste si elle porte du sens donc de la mémoire. Je vois ce que j’aime. J’aime ce que je vois. Je me propose à l’autre. Si nous pouvions ne garder que les déclarations d’amour nous le ferions. En ce qui concerne Alexandre Messina, la mémoire, celle qui se grave dans l’urgence de l’humanité dépasse largement, comme tout roman, cette idée de mensonge et vérité. De toute façon, le cinéma fait semblant. Ce que nous sentons, c’est ce que le philosophe Alain Badiou exprime dans Eloge de l’amour : « La déclaration d’amour est le passage du hasard au destin, et c’est pourquoi elle est si périlleuse. » Je ne sais même pas si nos deux personnages connaissent cette vraie vie. En bons névrosés, ils sont dans leur rêve. Ce n’est pas la renaissance du cinéma public, c’est le public qui les rend cinéastes et par ce biais, réels. Vivants. Les gens de la vraie vie, ce sont les acteurs que l’on rencontrera dans notre tour de France. Quand au « vrai » sur l’écran, c’est le travail talentueux du cinéaste Messina. Uns signature.

TLC : Le casting est magnifique, racontez-moi comment se sont passées les auditions ?

PS : Christophe Salengro, Président de Groland (Canal +), danseur de la troupe de Découflé,  joue Pierre. Michel Crémadès que tout le monde connait mais sur lequel on ne met pas de nom joue Frédo. Il a été le méchant de notre enfance dans Fantômette, le pirate d’Astérix qui s’exprime en latin, et pour moi le magnifique fabricant d’automates muet dans le film Micmacs à tire larigot aux côtés de Danny Boon et Yolande Moreau (Jean-Pierre Jeunet). La jeune femme qui illumine le film se nomme Karine Ventalon dont la performance dans Le journal d’une femme de chambre a été doublement retenue aux petits Molière. On la retrouve également dans la série Magellan. Auditions est le bon mot. Alexandre les a écoutés, rencontrés et convaincus très rapidement eu égard à la force du sujet. On recherchait un couple surréaliste, plus marqué que Laurel et Hardy, plus aériens que De Funès et Montand. Nos amis et relais ont fait le reste. Nous sommes heureux. Nous savions ce que nous voulions dans l’aspect poétique, dansant et populaire. Alexandre a fait le reste. Ca c’est donc passé facilement. Quant à Karine, nous la suivons depuis longtemps. Depuis le premier long métrage d’Alexandre Messina porté à l’écran ( Les marais criminels). Lors d’un casting d’une cinquantaine de jeunes acteurs, elle était d’une telle évidence par son jeu et ses qualités de présence dans l’improvisation qu’elle fit partie dès la première heure du casting. Ce sont des acteurs qui donnent envie d’être « vrais ». (rires) On n’a pas le choix.

TLC :  Le film est en pleine recherche de fonds, quelles sont les modes de financement ?

PS : Les modes de financement sont ceux du cinéma. Nous rentrons dans la case cinéma d’auteur, ce qui sous entend une production inférieure à 800 000 euros. Aides du CNC, des régions, avoir un distributeur, éventuellement des investisseurs privés, rien ne change du cinéma dit « traditionnel » dans ses modes de fonctionnement. A la différence près, que nous ne sommes pas dans « les tuyaux » comme peuvent l’être les majors qui sont dans le système et bien souvent le génèrent. Nous passons donc, et surtout Alexandre, du temps à la rédaction des dossiers de subvention, contactons les régions dans lesquelles nous allons jouer, intervenons auprès de la région IDF. La particularité de ce film, c’est cette « authenticité » quasi communale. Le fait que ce voyage du sentiment amoureux a une vocation hexagonale favorisera sûrement la participation des régions. On le sait, entre le temps de l’idée et la réalisation du projet il se passe un temps infiniment long. Pourquoi ne serait-il pas urgent de filmer le beau, le juste et le vrai dans un monde où l’information de l’image s’impose à nos cerveaux ? Pour nous, c’est une question de survie car la culture est le symbole de la survie. Comme le langage. Nous nous sommes donc engagés pour une partie à proposer sur ULULE de contribuer de 5 à 50 000 euros à notre film. Les contributions s’échelonnent en fonction des moyens de chacun. Nous serions même heureux de rencontrer des PME qui contribueraient à notre projet avec une contrepartie en matière de communication et d’évènement sensibles. Nous avons à ce jour tourné dix minutes du film sur nos deniers propres et plus de deux cents contributeurs individuels sur le site participatif. Dans trente jours, cette opération populaire se terminera. Nous nous mettons à l’épreuve du public. Un référendum quelque part pour être à la hauteur de ce risque magnifique : déclarer notre amour aux uns, aux autres et au cinéma.

Lien : https://fr.ulule.com/je-taime-filme-moi/

Les expositions de la semaine du 1er octobre
Yoann Bourgeois et Rachid Ouramdane, à la tête du Centre chorégraphique national de Grenoble
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *