Cinema

Interview du charismatique Sergi López à l’occasion de la sortie de Carte des sons de Tokyo

27 janvier 2011 | PAR Sonia Ingrachen

Isabel Coixet nous propose un thriller romantique à travers une cartographie sonore et visuelle de la ville de Tokyo, fantasmée par la réalisatrice. Le bavard Sergi López, qui incarne dans le film une cible aussi attachante qu’intrigante, a accepté de répondre aux questions de toutelacuture.com à l’occasion de la sortie du film (voir notre critique).

Comment as-tu abordé ce personnage qui se retrouve exilé à Tokyo ?
Comme d’habitude, le fait de jouer est une contradiction. D’un côté il faut essayer de jouer vrai alors que c’est faux.  Je ne m’appelle pas David, je n’habite pas à Tokyo. Mais en même temps ce personnage a des points en communs avec moi. J’habite dans une région de la Catalogne où on est entouré de vignes, on a tous des amis qui font du vin, on s’y connaît un peu. Le vin, ça me parle. Le vin que je vends dans le film, dans cette boutique de Tokyo, c’est un vin catalan que je connais très bien. C’est donc un truc que j’aurais pu faire à Tokyo. D’un autre côté, je trouve qu’il y a d’autres films qui parlent de Tokyo qui mettent beaucoup l’accent sur la différence comme dans Lost in Translation par exemple. Dans Carte des sons de Tokyo, c’est l’inverse. A travers mes yeux et mon accent, on voit que mon personnage David n’est pas japonais mais il est complètement intégré à la culture japonaise. Il a une boutique, il avait une petite amie japonaise, il parle japonais. Ce n’est pas un occidental qui est de passage, c’est quelqu’un qui est installé là-bas.

Son histoire est à la fois forte et dure.
En fait, c’est une drôle d’histoire qui ne ressemble à rien. C’est quelque chose que j’aime beaucoup dans le film. C’est-à-dire que tu ne peux pas le définir en un mot. Il y a du thriller, du cinéma noir mais c’est aussi un film romantique où il y a des scènes d’amour très fortes. C’est un objet un peu étrange où il y a plein de choses à la fois. Quelque part dans toute l’histoire, le plus simple de tous les personnages, c’est moi. Finalement, lui n’est jamais conscient de la deuxième partie de l’histoire, de ce que le spectateur sait. On voit une fille qui a une double vie, elle coupe des poissons au marché et elle tue des gens. David ne sait pas tout cela.

Elle a même plus qu’une double vie puisqu’ elle joue le rôle de l’ex dans sa relation avec David, elle a presque une troisième vie. Les scènes d’amour on déjà été vécues. On ne sait pas vraiment où s’arrête la mise en scène de cette histoire d’amour.
Je pense que le film parle vraiment de ça. Ce que j’aime beaucoup ,c’est qu’il ne prétend pas donner des réponses, l’amour c’est comme ci ou comme ça. C’est un mystère. A quel moment ils s’aiment ? Quand est-ce qu’ils jouent ? Selon moi, ils n’arrivent à s’aimer que lorsqu’ils se disent qu’ils ne s’aiment pas, en se disant qu’entre eux c’est juste du sexe. Ryu peut atteindre David seulement parce qu’il lui dit qu’il pense à sa copine. ça la libère car on sent que c’est quelqu’un qui ne s’aime pas, qui a une vie très solitaire qu’elle n’arrive pas à partager. Du coup, ce détachement et la présence de l’ex dans les pensées de David lui donnent une forme de liberté. Le film nous dit qu’il n’y a pas de formule ou de règle pour arriver à l’amour. Tous les chemins sont possibles,même s’ il y en a de plus ou moins douloureux. Finalement, tous les personnages sont seuls. L’ingénieur du son est fasciné par elle mais elle ne le regarde pas. Ryu tue des gens et personne ne le sait. David est seul car il est catalan et les liens qu’il a avec les japonais et son beau-père sont compliqués. Il est seul dans sa boutique. Le père de Midori souffre seul. Ils sont désespérément à la recherche de quelqu’un pour partager, même si ce qu’ils partagent c’est de la douleur. C’est quelque chose que l’on retrouve dans beaucoup de films d’Isabel Coixet. Cette volonté de se rencontrer pour partager la douleur.

David et Ryu partagent cette douleur à travers le sexe et la nourriture, deux éléments très présents dans le film. Les scènes de sexe sont d’ailleurs très esthétisées, qu’est-ce que cela fait pour un acteur d’être autant guidé dans la mise en scène ?
C’était super parce que d’habitude les scènes d’amour dans les films ce n’est pas ce qu’il y a de mieux. C’est toujours assez gênant. En général, dans les films ces scènes ne sont pas écrites « ils firent l’amour comme jamais ». Ouais, bon d’accord. Mais lorsque tu te retrouves devant l’actrice et tu demandes ce que cela veut dire de faire l’amour passionnément, pour la personne en face de toi cela peut ne pas vouloir dire la même chose. Du coup, on se met d’accord et les scènes de sexe finissent par être très conventionnelles. Ils s’embrassent et ils disparaissent. C’est souvent très moche. Dans le film, j’ai adoré tourner ces scènes qui sont finalement assez féminines. Il s’agit la plupart du temps de sexe oral. Les scènes sont très décrites sur papier, il y a une véritable écriture sexuelle. En plus, ils parlent et ils jouent un jeu comme si c’était le film qui s’écrivait. Ils disent des choses précises. J’ai aussi eu beaucoup de chance parce que l’actrice est géniale. Elle parle japonais, moi non. Je parle catalan, elle non. Elle ne parle pas français et elle parle un peu anglais mais presque pire que moi. On communiquait donc très mal avec les mots. Mais quand elle jouait, elle pouvait m’inspirer juste avec un seul regard. Sans parler on échangeait beaucoup de choses. Elle est capable de jouer beaucoup d’expression comme si c’était une autre personne.

Dans ce film, on te voit parler en japonais et en anglais. Et quand on regarde ta filmographie, on retrouve beaucoup de films français. Est-ce que tu as l’impression d’être un acteur international ?
Je n’ai jamais eu une stratégie pour arriver quelque part et les choses se sont faites comme ça. Souvent les journalistes espagnoles me disent « c’est incroyable que tu sois plus reconnu à l’étranger que chez toi ». Au final, je trouve ça très bien. C’est normal, j’ai beaucoup travaillé en France et j’ai été reçu d’une autre façon. Bêtement, mon accent catalan en Espagne ne marche pas du tout. L’accent andalou est plus charmant. En France, mon accent est un atout alors que là-bas c’est un défaut.

Tourner dans une autre langue n’est pas un obstacle ?
Non, J’aime bien tourner dans une langue qui n’est pas la mienne. Ca me libère. Quand tu ne comprends pas ce que tu dis tu es obligé d’y croire. Tu n’es plus dans les mots. Il faut que tu transmettes quelque chose qui n’est pas dans les mots. Les mots tu les mémorises c’est tout. Pour carte des sons de Tokyo, toute l’équipe me traduisait le texte en japonais par exemple.

La ville de tokyo est au centre de l’histoire, de ton côté comment tu as vécu ton expérience de la capitale nipponne ?
Le résumé de tout ce que j’ai vécu ce trouve dans le film. Les moments en dehors du tournage que l’on a vécu avec Rinko, Isabel et l’équipe et les scènes de tournage et de répétitions se mélangent dans ma tête. Quand tu tournes tu es à côté d’un train, dans des immeubles, dans un décor qui est réel. Le Japon est un pays différent mais le film met l’accent sur ce qui nous rejoint. On est tous seuls, on a tous besoin de quelqu’un et on rêve tous de tomber amoureux, non?

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Sonia Ingrachen

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