Cinema

[Interview] Béatrice de Staël, actrice : « Je n’aurais pas aimé avoir une vie qui ne tourne qu’autour du cinéma »

[Interview] Béatrice de Staël, actrice : « Je n’aurais pas aimé avoir une vie qui ne tourne qu’autour du cinéma »

04 février 2015 | PAR Matthias Turcaud

Aveugle irrésistible dans Indésirables, Béatrice de Staël se confie à nous avec simplicité, et nous parle de son amitié pour son réalisateur Philippe Barassat, mais aussi de ses collaborations avec Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm et de son parcours interrompu. Rencontre avec une nature qui se laisse remarquer par ses seconds rôles pétillants et l’audace de ses choix.

Pour commencer, qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet d’Indésirables ?</span>

Philippe Barassat, parce que j’adore son cinéma et j’étais malheureuse pour lui, parce qu’il n’arrivait pas à faire de film, donc je crois qu’il m’aurait proposé de faire n’importe quoi, j’aurais accepté. J’aurais foncé, parce que je pense que c’est quelqu’un qui a un univers très particulier et qui est un vrai cinéaste, donc ça me suffit pour avoir envie de travailler avec lui.

Vous n’avez même pas pris le temps de lire le scénario jusqu’au bout avant d’accepter ? 

Ah, si, si. Enfin c’est-à-dire que c’est vraiment quelqu’un avec qui je suis en relation, pas quotidienne, mais on a une vraie complicité de cinéma entre autres. J’ai écrit un scénario avec lui il y a très longtemps que j’aimerais réaliser. Quand il m’a parlé de ce scénario, il n’y avait pas de rôle pour moi au départ, et le scénario je le trouvais parfait – dans l’écriture, dans l’histoire. Donc j’avais envie qu’il le fasse, et je lui ai proposé qu’on essaye de monter une association avec son co-auteur, Frédéric Le Coq, qui est à la base de l’idée du scénario. Donc on a sorti nos économies, Frédéric et moi, et en même temps Philippe m’a proposé ce rôle qu’il a un peu réécrit pour moi – la fin notamment ; et puis je trouvais le rôle magnifique. Le personnage, je l’adore quoi, il est très éloigné de moi. Puis travailler avec Philippe, c’est vraiment bien, parce qu’il a une idée vraiment très précise de ses personnages, comme un dessinateur, donc il m’a transformé avec les habits, la coiffure, le sourire qu’il voulait, la démarche – et à partir de là, je suis complètement partie, les yeux fermés.

Et le fait de jouer une aveugle, est-ce que ça vous est déjà arrivé et est-ce que c’est quelque chose qui vous a intéressé particulièrement ? 

Oui. Ca ne m’était pas arrivé, on a rencontré avec Bastien une aveugle que Philippe nous avait présentée, et on a essayé de travailler avec elle « comment jouer une aveugle ». Elle m’a bien demandé de ne pas « jouer une aveugle », d’essayer de ne pas voir  – c’est ce que j’ai tenté de faire, et ça marche assez bien en fait : d’être guidée par son oreille, par les autres sens, et c’était formidable d’avoir à jouer quelque chose, de ne pas à être soi ; et j’ai découvert donc ce que c’est d’être aveugle, ce que je n’avais imaginé une seconde à faire, c’est-à-dire essayer de sentir les choses de la vie qu’on ne voit pas, et j’ai découvert d’autres formes de sens, et c’était passionnant.

Et le fait qu’il y ait une complicité entre Philippe Barassat, est-ce que ça a permis d’éviter trop d’explications, ou trop d’indications de jeu ? 

Non, je ne crois pas. Lui, il avait une vraie idée de ce qu’il voulait me faire faire, donc je me suis simplement laissée guider par lui, et il est très précis – chaque mot, chaque phrase, il veut l’entendre comme il le souhaite -. Ca a dû changer pour lui, parce qu’il avait une idée très précise de moi dans ce personnage ; pour moi non, ça n’a pas changé, j’aime bien me laisser guider comme ça, aveuglément (sourire).

Et dans le scénario, est-ce que vous sauriez nommer ce qui vous a particulièrement plu ? Vous avez évoqué l’écriture, les dialogues ? Est-ce qu’il y a quelque chose de précis qui vous a plu dans l’histoire, ou dans le parti-pris ? Moi, par exemple, quelque chose qui m’a plu, c’est que ça parle de prostitution, mais que c’est traité avec une grande douceur – qui fait qu’on a une tout autre vision. C’est quelque chose que vous avez ressenti également ?

Oui, pour moi, ça parle de la prostitution, essentiellement. Les handicapés, c’est autre chose. Philippe, c’est un thème qui lui est cher, la prostitution, parce qu’il pense qu’il y a des prostitués heureux d’être prostitués, donc il a essayé de raconter ce personnage qui devient prostitué et ne le subit pas. J’ai beaucoup aimé cette façon de nous amener spectateurs à voir qu’être prostitué c’est un vrai boulot, intéressant, pas du tout méprisable, ni non plus les clients ne sont pas des gens méprisables ; que c’est un boulot comme un autre, particulier, que tout le monde ne peut pas faire – mais comme tout le monde ne peut pas non plus être infirmier ou agent hospitalier, c’est-à-dire avoir ce rapport au corps, tout de même difficile pour la plupart d’entre nous. Je pense qu’il a un regard tendre sur ce personnage, et sur ses personnages de manière générale, et c’est vrai que ça, ça me touche beaucoup, et ça m’intéresse de le voir au cinéma – de voir un film, et en même temps de voir une opinion.

Et finalement, il y a un prolongement qui est fait entre prostitué et infirmier, ça devient presque le même métier …

Absolument.

S’occuper des gens …

De leur corps. C’est vrai que c’est bien qu’il soit infirmier au départ, c’est-à-dire qu’il a un rapport au corps de l’autre particulière, qu’il peut accepter les maladies, le corps qui s’abîme, le corps qui meurt ; et puis qu’il y a accès. Je trouve le personnage d’Aldo profondément humain, et je trouve que Jérémie le joue magnifiquement, mais Jérémie est déjà quelqu’un de très ouvert à l’être humain en général. Il était parfait pour ce rôle, et c’est aussi une des raisons pour lesquelles j’avais envie de faire ce film, parce que c’était lui et pas un acteur lisse. Jérémie Elkaïm paraît très lisse, mais je ne pense pas qu’il le soit – c’est-à-dire qu’il est particulier. Je trouve ça très beau ce double, c’est-à-dire ce jeune homme joli, il a un côté très simple, une vie amoureuse très réussie, qui en même temps a une humanité totalement débordante. Je trouve que le personnage est très touchant, très émouvant, et que Jérémie Elkaïm est parfait dans ce personnage. Je ne pense qu’il aurait pu trouver un acteur qui soit mieux pour ça.

Effectivement, je suis d’accord avec vous. Sinon, par rapport au tournage, quand on voit le film, on a l’impression qu’il s’est déroulé assez rapidement, simplement, est-ce que ça correspond à la réalité ?

 Oui, il y avait très peu d’argent, on avait juste de l’argent pour payer la nourriture, pour payer le maquilleur – tout le reste nous avait été prêté, notamment l’appartement dans lequel on tourne. Donc ça s’est fait très vite, c’était difficile, mais je n’ai pas le sentiment que ça se voit tellement.

On parlait de Jérémie Elkaïm, et justement on vous connaît aussi pour avoir joué dans les films de Valérie Donzelli. Est-ce que vous avez l’impression de faire partie d’une famille avec Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm – que vous retrouvez également dans d’autres films ?

Ah oui, complètement. J’ai redémarré ce travail avec Valérie, et Jérémie – parce que Valérie et Jérémie, ça fait un peu une personne, parfois. Pour moi, c’est ma famille. Maintenant, j’ai vraiment eu envie de travailler avec d’autres personnes, et je n’y arrive pas trop, parce que là j’ai retourné un film cet été, Jérémie y tient le premier rôle, et c’est par hasard que je me suis retrouvée avec lui. Donc on est tout le temps ensemble, on a même tourné un téléfilm ensemble ; donc on fait partie de la même famille, ouais. C’est rassurant …

En même temps vous sembliez évoquer la crainte que ça vous enferme quand même un peu ?

C’est sûr que ça m’enferme, mais ça c’est le problème toujours – par exemple Denis Lavant qui tourne avec Leos Carax et pas ailleurs (ndlr : à nuancer), peut-être parce qu’il est très particulier. J’ai l’impression aussi d’être assez particulière, même si je n’ai pas une personnalité aussi forte que Denis Lavant, mais j’ai comme l’impression en effet que les gens croient qu’un acteur appartient à un réalisateur quand il tourne trois-quatre fois de suite avec lui. Moi j’avais vraiment envie de jouer avec d’autres, d’avoir d’autres expériences. C’est vrai qu’avec Valérie Donzelli, c’est un pur bonheur de travailler avec elle,  pour moi, c’est tellement joyeux, on s’entend quoi, mais j’ai envie d’être confrontée à d’autres.

Et pour accélérer ça, est-ce que vous sollicitez les réalisateurs parfois ?

Je n’ose pas faire ça. Il paraît qu’il faut le faire, il y a même des gens très connus qui sollicitent des réalisateurs, mais moi c’est une chose que je ne sais pas faire. J’ai l’impression que si je réalise moi un film, j’ai une idée de ce que je veux, et ce n’est pas parce qu’un acteur va me dire « J’ai envie de tourner avec toi » que je vais lui trouver quelque chose à faire, même si je l’aime – sauf si, par hasard, je le rencontre et que je me dis c’est exactement ce que je cherchais, mais voilà ça ne me vient pas facilement ce geste-là.

Donc vous avez un projet de réalisation …

Je viens de finir de co-réaliser. On a co-écrit, co-réalisé et co-interprété un court-métrage de 25 minutes avec Brigitte Sy, qui vient de finir un long-métrage qui va sortir en avril qui s’appelle L’Astragale, qui est vraiment un chef-d’oeuvre, je pense. Donc, on a réalisé ça toutes les deux, on finit le montage là, et c’était aussi une façon pour moi de revenir à ce que je veux faire depuis le début de ma vie dans le cinéma, c’est de réaliser un film. Donc j’aimerais bien réaliser un long-métrage – en même temps tous les acteurs le font. C’est comme ça que j’ai rencontré Valérie, je voulais réaliser un film et je lui ai proposé de jouer dans ce film. Elle adorait le scénario, et puis on n’a pas eu d’argent pour le faire. Puis elle a écrit La Reine des Pommes très vite, on a fait une lecture, elle a trouvé que c’était vraiment ce qu’il lui fallait, donc je me suis mise à rejouer la comédie, mais ce n’était pas mon intention en fait. Maintenant je suis re-actrice, et j’ai laissé tomber l’idée de la réalisation, mais elle me revient tout le temps, elle me titille. J’adore aller au cinéma et j’ai vraiment envie de voir un film que je ferais, ça me manque.

Au niveau de votre parcours, vous pouvez nous en dire quelques mots ?

J’étais actrice, essentiellement de théâtre, avec Didier-Georges Gabily, qui était un peu ce qu’est Philippe Barassat aujourd’hui, pour moi – une grande amitié. Il a monté une pièce qui s’appelle Tambours dans la nuit de Brecht, où il m’avait donné le rôle d’Anna Balicke, qui est le rôle principal, et à la fin de ce spectacle, il a plongé, il a fini dans la rue, sa vie a pris une coupure dramatique, et moi de mon côté, j’ai laissé tomber le théâtre, ça a été quelque chose de douloureux. J’ai voulu réaliser des films, j’ai réalisé deux courts-métrages grâce au CNC, et puis ensuite j’ai rencontré un homme, on a fait des enfants, et cet homme était assez prenant, du coup j’ai laissé tomber l’idée de faire du cinéma en rentrant dans une vie amoureuse importante et des enfants, enfin voilà, et je suis revenue en me disant que je voulais réaliser. C’est comme ça que j’ai rencontré Philippe Barassat, en essayant d’écrire un scénario – il m’a aidé à l’écrire – et ensuite en rencontrant Valérie – c’est comme ça que je suis revenue -, mais j’ai eu un trou de quinze – vingt ans, qui était nécessaire, parce que je n’aurais pas du tout aimé avoir une vie qui ne tourne qu’ autour  du cinéma. C’est trop passionnel pour moi le cinéma.

Et là dans l’immédiat au niveau de vos projets d’actrice … ?

Donc il y a cette comédie cet été, qui s’appelle Les Bêtises, de Rose et Alice Philippon, avec Jérémie Elkaïm encore, avec Sara Giraudeau, Anne Alvaro, Jonathan Lambert, et puis j’ai un trou de mémoire, mais c’est un acteur évidemment très connu (ndlr : Jacques Weber). Sinon j’ai des projets, mais dont je ne peux pas parler, parce qu’ils ne sont pas finalisés.

Photos : Matthias Turcaud.

Remerciements chaleureux à Béatrice de Staël. Propos recueillis chez elle.


Lire notre critique.

Gagnez vos places pour l’avant-première du film « Il est Difficile d’être un Dieu » d’Alexeï Guerman à la Cinémathèque
[La recette de Claude] Daurade au Fenouil
Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

2 thoughts on “[Interview] Béatrice de Staël, actrice : « Je n’aurais pas aimé avoir une vie qui ne tourne qu’autour du cinéma »”

Commentaire(s)

  • Reininger

    A l’heure oū la prostitution, l’esclavage, les viols sévissent sur tous les continents, a l’heure oū les droits de la femme sont baffoués et régressent continuellement, à l’heure oū une loi doit être voté pour l’abolition de la prostitution en France, il est inadmissible de déclarer que la prostitution est un métier comme un autre, qu’il y a des prostitués heureux d’être prostitué. Il y a un rapport de force et toujours question d’argent. C’est juste de la perversité. Le métier d’infirmière est réellement un métier. Il n’y a pas de perversité dans le rapport au corps chez l’infirmière. Il n’y a pas d’empathie chez la prostituée e encore moins chez le client. Comme c’est drôle que le médecin ne soit pas cité, dans le cinéma il n’est pas rare de se prostituer pour un rôle ou un césar. Attention les opinions !

    février 6, 2015 at 0 h 32 min
  • de stael

    En effet je n’ai pas developpé qu’il soit prostitué pour handicapes le journaliste m’a emmené a parler essentiellement de la prostitution, dans sa critique d’ailleurs il a plus été intéressé par ce que ce film lui a révèlé de la prostitution, j’espère avoir l’occasion de me rattraper une autre fois.
    Le héros s’appelle Aldo et est infirmier au chômage c’est pourquoi j’ai fait la comparaison avec ce métier que je tiens comme d’un profond humanisme comme les médecins aussi oui.
    Il n’y a pas que les femmes qui se prostituent on pourrait penser a eux aussi. En effet c’est certainement pas les bons mots que de dire qu’on peut être heureux en se prostituant mais je pense a certaines belles jeunes femmes qui se marient a de vieux milliardaires et qui ne me font pas pitié. Par ailleurs, je suis certaine que certains(es) prostitué(e)s sont capables de grande empathie. Et oui certains acteurs ou actrices savent se prostituer pour atteindre leur but mais pas que… car comme disait Coluche je voudrais bien voir la gueule du producteur qui a couché avec Sym.

    février 10, 2015 at 23 h 10 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *