Cinema

Howl : un cri qui manque singulièrement de souffle

Howl : un cri qui manque singulièrement de souffle

20 janvier 2012 | PAR Géraldine Bretault

En 1957, Lawrence Ferlinghetti, propriétaire de la célèbre librairie City Lights Books à San Francisco, est arrêté et inculpé pour avoir publié Howl, le sulfureux poème d’Allen Ginsberg. S’ensuit un procès pour obscénité. Une histoire qui nous est racontée par Rob Epstein et Jeffrey Friedmann.

Documentaristes éclairés et militants de la cause homosexuelle aux États-Unis – on leur doit notamment The Times of Harvey Milk (1984) et The Celluloïd Closet (1995) -, Epstein et Friedmann ont choisi cette fois de s’éloigner de leur genre habituel. Trois fils narratifs s’entremêlent pour tisser la trame du film : le procès, reconstitué avec des acteurs à partir des archives de l’époque ; une interview fictive de Ginsberg (interprété par James Franco), bricolée à partir d’extraits divers, et ponctuée de scènes de reconstitution en noir et blanc ; et enfin une illustration animée du poème lui-même, tandis qu’il est scandé en voix off. Docu-fiction, film d’animation, Howl mêle les genres avec une ambition assumée.

Un projet qui semble toutefois avoir dérouté ses auteurs, puisque cette commande du Allen Ginsberg Estate devait commémorer le cinquantième anniversaire du procès en 2007. Le film n’est finalement sorti qu’en 2010 aux États-Unis. Comment rendre compte de la portée de ce procès dans l’histoire de la censure, tout en célébrant la puissance du poème et en resituant sa genèse dans la vie de Ginsberg ?

La réponse a surgi sous la forme du jeune dessinateur Eric Drooker, qui avait fait la connaissance de Ginsberg en 1988 et avait travaillé à l’illustration de ses poèmes. Déjà avancés dans la reconstitution du procès et de certains épisodes de la vie de Ginsberg (la rencontre avec Jack Kerouac, l’internement psychiatrique en compagnie de Carl Solomon, la lobotomie de sa mère), Epstein et Friedmann lui confient alors l’animation du poème.

Sans mettre en doute l’implication et la sincérité des auteurs, on peut émettre des réserves quant au résultat, un document hybride fouillis, dont le format est trop court (1h30) pour permettre un traitement approfondi des trois voies explorées. Le procès se résume à quelques tirades sommaires, Jon Hamm usant de tous ses galons de virilité rétro gagnés dans MadMen pour rendre sa prestation d’avocat crédible dans le peu de temps qui lui est imparti ; les reconstitutions en noir et blanc peinent à restituer l’esprit contestataire et la soif de liberté qui animaient les flamboyants héros de la Beat Generation – le malaise est notamment palpable lorsque James Franco s’apprête à taper les premiers mots du poème sur sa machine à écrire, chargé de l’incroyable mission de mimer l’instant créateur.

Le jeune acteur livre néanmoins une prestation tout à fait louable, tant l’exercice imparti est périlleux. Il faut dire qu’il semble attiré par les grandes figures ayant œuvré à l’émancipation de la société américaine, puisqu’on lui doit un James Dean pour la télévision, et qu’après avoir interprété un autre Beatnik, Hart Crane, il s’apprête à rentrer dans la peau de Robert Mapplethorpe. Son charisme et son plaisir à incarner Ginsberg sauvent bien des scènes – on ne saurait en dire autant du rictus de « Cassidy » et de l’air niais de « Kerouac »…

Que manque-t-il donc à Howl ? Le souffle. L’appel d’air. Howl est un cri surgi de la poitrine après des années de contention. Une logorrhée inarrêtable, rythmée par l’usage redondant de la parataxe. La proximité avec les rythmes syncopés du be-bop est immédiatement perçue à l’époque, y compris par certains des critiques littéraires qui ont comparu au procès. En effet, la force intrinsèque de ce poème, écrit à l’origine pour être lu lors d’une performance publique, réside dans sa durée. Il fallait toute la ferveur de cette incantation pour retranscrire la fuite en avant des Neil Cassidy, Jack Kerouac et William Burroughs, qui roulaient à tombeau ouvert dans toute l’Amérique et ne s’arrêtaient que pour se livrer à des débauches orgiaques de sexe, d’alcool, de drogues.

Dommage que le procédé adopté par les documentaristes brise cet élan : le poème s’y retrouve tronqué, morcelé, et finalement vidé de sa substance.

 

Howl, de Rob Epstein et Jeffrey Friedmann, avec James Franco, États-Unis, 2010. Sortie le 15 février 2012.

 

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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