Cinema

Guitare électrique et harpe pour le « Métropolis » de Fritz Lang

Guitare électrique et harpe pour le « Métropolis » de Fritz Lang

23 mars 2018 | PAR Sarah Reiffers

Du 18 au 21 mars l’Orchestre National des Pays de la Loire, sous la direction de Martin Matalon, était au Grand Théâtre d’Angers pour trois représentations en ciné-concert du Métropolis de Fritz Lang. L’occasion de (re)découvrir ce chef-d’œuvre du cinéma muet dans sa version longue, accompagné par la musique que Matalon créa en concert en mai 1995 au théâtre du Châtelet.

Métropolis c’est, comme le Cléopâtre de Mankiewicz, un géant qui ruina toute une société de production cinématographique, la UFA. 36.000 figurants et 620 km de pellicule pour un échec commercial retentissant. Mais Métropolis, c’est aussi un chef-d’œuvre du cinéma muet qui posa les bases du film de science-fiction et inspira toute une flopée de cinéastes, de Charlie Chaplin à Terry Gilliam en passant par Ridley Scott.

Gottfried Huppertz fut choisi pour en composer la bande originale, pour laquelle il s’inspira de Wagner, de Strauss ou encore du motif du Dies irae. Depuis, de nombreux artistes se sont amusés à créer leur propre bande-son, dont le compositeur argentin Martin Matalon. Rompant avec le classicisme de la bande originale, Matalon propose une musique électroacoustique pour 16 instrumentistes plaisante et riche, qui accompagne l’image sans jamais chercher à la détrôner.

Fritz Lang a construit son film sur une logique binaire. Dès les premières minutes il nous présente un monde divisé en deux selon le modèle biblique. Les ouvriers vivent dans les « bas-fonds »,  une zone où la chaleur et le travail incessant et répétitif sont les rois (l’enfer donc), alors que les riches et puissants s’ébattent dans des jardins où tout un chacun est paré de vêtements et de bijoux somptueux (le paradis). Ici et là, le cinéaste braque sa caméra sur des détails qui reflètent cette construction sociale à la verticale : le thermomètre d’une machine qui monte, les gratte-ciels s’élevant vers les cieux, les énormes ascenseurs permettant d’accéder à la salle des machines, ou encore la trotteuse d’une horloge qui parfois s’élève, parfois s’abaisse.

Un accompagnement musical qui joue avec la fragmentation

Qui dit verticalité dit hiérarchie sociale : le capitalisme règne en maître, et le plus grand nombre trime pour mieux assurer la richesse d’un petit groupe. Ce n’est qu’à la toute fin qu’apparaîtra une ligne horizontale, formée pas la poignée de mains entre Grot, représentant du monde ouvrier, et Joh Fredersen, leader capitaliste : promesse de réconciliation, d’un pont entre le prolétariat et l’élite – symbole d’égalité.

Cette binarité à l’image se retrouve dans la musique de Martin Matalon. Lorsque Lang donne à voir les rouages des machines et leur fonctionnement, la partition s’appuie sur les percussions et les cuivres. Lorsque les visages ravis de l’élite apparaissent à l’écran, la musique qui les accompagne est douce, apaisée, et dominée par les sonorités joyeuses de la harpe. Contrairement à ce qui se fait souvent au cinéma, Martin Matalon n’a pas opté pour la facilité d’associer un thème à chaque personnage principal. A la place, il s’appuie sur une multitude d’instruments venus de différents continents, du trombone au steel-drum afrocubain en passant par les timbales, et exploite chacun des sons ainsi produits en les dissociant les uns des autres. Parfois primera la guitare électrique, parfois le violon, ici pour illustrer la folie, ici l’espoir. Il en résulte un accompagnement musical qui joue avec la fragmentation, donne naissance à toute une palette de voix et les laisse s’exprimer les unes après les autres.

Jusqu’à ce que survienne la troisième partie du film. Intitulée Furioso, elle est la plus violente : le prolétariat se révolte, détruit les machines et assiste, impuissant, à l’inondation de la cité ouvrière. Martin Matalon fait alors le choix de s’effacer pour laisser parler l’image. Sa musique s’unifie, se fait plus discrète, et finit par se taire complètement pendant la scène la plus tragique du film, lorsque les ouvriers prennent conscience que leurs actions ont très certainement coûté la vie à leurs enfants. Et ce choix fonctionne à merveille : jamais la musique, pourtant extrêmement riche, n’étouffe l’image par un trop-plein. Elle l’accompagne humblement, fidèlement, et joyeusement.

Visuels : poster officiel / Martin Matalon par Nicolas Botti

 

Zama, de l’attente au délire – Cinélatino
« Are you still here ? » : la prochaine série de Studio+ a dévoilé son premier épisode
Sarah Reiffers

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *