Cinema

[Festival Lumière, Jour 4] David Golder – Les Yeux Brûlés – Les Sans-Espoir

[Festival Lumière, Jour 4] David Golder – Les Yeux Brûlés – Les Sans-Espoir

16 octobre 2015 | PAR Laurent Deburge

Julien Duvivier est à l’honneur de cette 7ème édition du Festival Lumière de Lyon. Huit films en versions restaurées sont projetés pour l’occasion. Tous ressortissent de la veine particulièrement noire et pessimiste du réalisateur mort en 1967.

Nous entamons cette journée avec un horrible chef d’œuvre du cinéaste, son premier film parlant, David Golder (1931), adapté du roman éponyme d’Irène Némirovsky paru en 1929. Que peut-on imaginer de plus désespéré que ce Père Goriot en banquier juif ukrainien, ayant fait fortune dans la finance internationale, entouré d’une horde d’écœurants pique-assiettes et d’une famille qui semble n’en vouloir qu’à son argent ? Harry Baur est magnifique de fatigue et de lassitude, d’une vie de travail et d’aventure vécue en vain pour une clique d’ingrats, et pourtant éperdu d’amour pour sa fille Joyce, insupportable de médiocrité dorée. Tandis qu’il agonise sur le bateau qui le ramène de Russie, après une ultime négociation pétrolière auprès des soviétiques, arrachée pour assurer un beau mariage à celle qu’il considère comme sa fille, les chants des juifs orthodoxes en papillotes et caftans résonnent magnifiquement, pour un moment de déchirante réconciliation avec l’Eternel. Un terrible film.

L’après-midi est consacrée à un autre film restauré par le CNC, mais d’un tout autre genre puisqu’il s’agit d’un documentaire très étonnant au sujet des reporters cinéastes et photographes qui travaillaient pour le Service Cinématographique des Armées, devenu l’ECPAD. Ce film fut commandé par l’ECPAD au réalisateur Laurent Roth tandis qu’il y effectuait son service militaire, en 1986, à 25 ans. Il s’agit donc d’une restauration d’un film relativement récent sur l’échelle du patrimoine.

Intitulé Les Yeux brûlés, l’essai filmique de Laurent Roth manifeste l’aporie de filmer la guerre, mais surtout la mort si, à en croire la maxime de La Rochefoucauld placée en épigraphe : « Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement ». Le culot et la grande maturité du dispositif employé surprennent. Le réalisateur à recours à l’actrice Mireille Perrier, sortie des films de Léos Carax (Boys meets Girls) ou de Philippe Garrel (Elle a passé tant d’heures sous les sunlights), qui accueille dans le hall de l’aéroport de Roissy les grandes figures du reportage de guerre afin de les interviewer. Il ne s’agit pas moins de Raoul Coutard (mythique chef opérateur de Godard, Truffaut, Demy ou Costa-Gavras) ou de Pierre Schoendoerffer, cinéaste de la guerre s’il en fut, qui passent à la moulinette des questions de la fausse ingénue. L’entretien avec le photographe Marc Flament, engagé par pulsion suicidaire, qui deviendra reporter attitré du colonel Bigeard, au sujet de l’agonie d’un soldat qu’il a photographiée, est particulièrement troublant. Ces hommes d’image et de guerre sont rétifs à se confier à une jeune femme, mais l’émotion transparaît, s’insinue dans les silences, les gênes, les regards subitement détournés qui viennent alors frapper de plein fouet l’objectif de Laurent Roth. Le témoignage de Raymond Depardon est lui en voix-off, sur les nombreuses images d’archives collectées par l’auteur du film. Nous avions déjà rencontré Laurent Roth en 2010 lors de la lecture publique de son texte La Chose au Théâtre du Rond-Point avec Mathieu Amalric et toujours, sinon déjà, Mireille Perrier. Les Yeux Brûlés sortent en salles le 11 novembre 2015.

Dans le cadre de la carte blanche offerte à Martin Scorsese, Prix Lumière 2015, nous découvrons un chef d’œuvre du cinéaste hongrois Miklós Jancsó (1921-2014) intitulé Les Sans-Espoir (1966). En plaçant délibérément l’argument des Sans-Espoir au XIXème siècle, alors que l’allusion à la révolution avortée de 1956 était transparente, le film échappa intelligemment à la censure.
Ce film implacable retrace les derniers jours des rebelles ayant participé à la révolution hongroise de 1848, et traqués par les troupes du comte Raday, au lendemain du compromis austro-hongrois de 1867. Dans ce film concentrationnaire, les paysans sont enfermés dans un fort, marchent en rond en traînant leurs chaînes, un capuchon leur couvrant la tête, tandis que le pouvoir s’acharne à débusquer les anciens révolutionnaires devenus bandits. Délation, manipulation, suspicion généralisée : l’ambiance est asphyxiante. Maître du plan-séquence fluide et âpre, d’un noir et blanc tranchant comme une lame de sabre, Miklós Jancsó délivre une leçon politique valable pour tous les temps : toute collaboration avec le pouvoir est vouée à l’échec absolu. La fin du film est à cet égard d’une perversité achevée.
La restauration du film est magistrale. Il ressort en coffret DVD édité par Clavis Films le 11 novembre 2015.

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Laurent Deburge

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