Musique

Earth, ou l’art du « paysage sonore »

08 février 2011 | PAR Mikaël Faujour

Ce lundi 7 février, paraissait chez Profound Lore Records, label-phare de la passionnante nouvelle scène metal US (Sunn O))), Agalloch, Ludicra, Krallice, Yob), le premier volet d’un diptyque intitulé Angels of Darkness, Demons of Light, qui signale le retour du groupe culte de Dylan Carlson, Earth. L’occasion de revenir sur la carrière de ce groupe centré autour de Dylan Carlson, dont la musique désormais aussi résolument rêveuse qu’elle est inclassable, est décidément loin des premiers albums du début des années 90, lorsqu’il inventa le drone metal. Cet excellent nouvel album s’inscrit dans la continuité de ses très bons précédents opus de 2005 et 2008, développant une musique ambiante où souffle le vent poussiéreux et brûlant du désert.


Dylan Carlson est souvent plus connu pour avoir été l’un des très proches amis de Cobain et, plus tristement, pour l’avoir initié à l’héro et lui avoir refourgué le funeste pan-pan duquel le leader de Nirvana se mit d’une balle un point final. Mais Carlson est aussi et surtout un nom important de la scène de Seattle, a fortiori en tant qu’explorateur opiniâtre hors des sentiers battus de la scène grunge. Tandis que Mudhoney, Soundgarden, Tad, Nirvana et les autres développaient le son agressif et sale issu du garage, du punk hardcore et du metal, Dylan Carlson avec son projet nommé Earth se lançait tête baissée dans une musique expérimentale trouble, lourde, unique. Ainsi donna-t-il naissance à ce que l’on nomme drone metal, genre auquel l’immense Sunn O))) donnera toute sa grandeur dans les années 2000.

Avec ses premiers albums et surtout Earth 2 (1993), Dylan Carlson poussait jusqu’à son terme le plus extrême la tendance qui avait constitué, dans le metal, en un ralentissement du tempo. Cela avait débuté avec le doom des Suédois de Candlemass ou des plus voisins Melvins au mitan des années 80 ; cela s’était poursuivi avec le funeral doom de Thergothon (Finlande) ou dISEMBOWELMENT (Australie). Dylan Carlson parachevait cette tendance en créant une musique lourde aux guitares saturées et bourdonnantes (drone signifie bourdonnement), recherchant moins un effet de musicalité qu’un effet d’ambiance. Ce faisant, il créait un son bizarre, déroutant, non-mélodique, n’utilisant qu’une guitare et une basse distordues (quasiment pas de batterie ni de chant, sinon quelques cymbales et quelques cris – dont ceux de Cobain, d’ailleurs, invité prestigieux du premier EP Extra-Capsular Extraction, en 1991), mais inquiétant, obsédant par la répétitivité de ses riffs minimalistes et de son permanent bourdonnement. L’atmosphère est donc étrange, déshumanisée, primitive, minérale presque, car pouvant évoquer quelque paysage de genèse, la naissance d’un monde sous la main d’un dieu. (Non-)musique lente et imposante jusqu’à la majesté, étrange et traînante, sans sophistication, minimaliste jusqu’à pouvoir être qualifié d’ambiante.

De toute évidence, il ne s’agissait pas là d’un disque pour tout public. Et si Sub Pop, label-phare du grunge (Nirvana, Mudhoney, Green River, Tad, Afghan Whigs…) édita ces disques, il est bien évident que le succès commercial n’a pas été de même envergure que celui des pairs du label. Dans l’ombre, donc, Dylan Carlson posa la première pierre d’un genre nouveau, le drone metal. Quelques années plus tard, les Japonais de Boris, puis Sunn O))) s’en empareraient pour débuter leur carrière d’explorateurs de l’étrange. Sunn O))) poussera d’ailleurs très loin les limites du genre, et invitera même Carlson à collaborer.

Mais les années 90 s’avèrent dures pour Carlson, en proie à des addictions. Après son 3e album en 1996, et tandis que l’aura de Earth ne cesse de grandir, il disparaît pendant près d’une décennie, ne sortant qu’un split EP en 2003. Mais c’est en 2005 que renaît Earth, avec un très surprenant et très différent Hex, Or Printing In the Infernal Method. Cet album instrumental, très éloigné de l’écrasant drone metal pratiqué auparavant, reçoit des critiques élogieuses et méritées. Album fatalement abstrait car purement instrumental, Hex… déroule une musique ambiante ambitieuse, dépourvue cette fois de la lourdeur metal des prédécesseurs, frayant de fait quasiment avec le post-rock le plus lent aussi bien qu’avec la musique de film – on pense par instants à une sorte d’Ennio Morricone à guitares.

On rattache parfois cette musique à un courant « soundscape », terme qu’on pourrait traduire par « paysage sonore », qui rend compte de la dimension visuelle, élémentale de ce type de musique. Musique lente, hypnotique et flottante, aux guitares en apesanteur, impressionnistes, à la batterie impeccable, faisant la part belle à la steel guitar et ponctuée parfois de samples de vent sifflant ou de hennissements de chevaux, ou encore de banjo. Compositions dépourvues de toute volonté démonstrative ou virtuose, laissant toute carrière à l’imagination, puisque dépourvue de chant. Musique qui évoque volontiers le désert, le western et la solitude des grands espaces brûlés de soleil, étourdissante et pour ainsi dire psychédélique. On conçoit là une parenté américaine avec Jesu, projet de Justin Broadrick (ex-Godflesh), dans ses élans les plus éthérés. Un morceau aussi irrésistible que « Raiford (The Felon Wind) » devrait convaincre l’auditeur du charme de ce type de musique.

Trois ans plus tard, continuant de creuser ce sillon, Dylan Carlson sort The Bees Made Honey In The Lion’s Skull, qui reprend les choses où il les avait laissées, pour leur donner davantage d’épaisseur. Ainsi Earth s’enrichit-il de trémulations droniques de Hammond (où l’on remarque la participation de Steve Moore, du fabuleux combo space rock Zombi) ou de glacis de piano électrique, flirtant avec le jazz, et s’affirmant d’autant plus psychédélique, à l’image de son intrigante pochette. L’album achève d’asseoir Earth comme un des plus éminents groupes de rock expérimental (ou post-rock ou rock instrumental, etc.) des années 2000. L’album se conclut avec le splendide morceau-titre, «The Bees Made Honey in the Lion’s Skull », qui laisse avide de découvrir où diable pourra ensuite aller Dylan Carlson avec sa petite équipe.

Réponse en ce début de mois de février 2011, avec le premier volet de Angels of Darkness, Demons of Light, dont le second doit sortir plus tard cette année. Fondamentalement, la formule de base n’est pas bouleversée par rapport aux deux prédécesseurs ; elle est plutost complétée de nouveaux éléments. Toujours des riffs répétitifs, minimalistes et lents, en apesanteur, et çà et là de courtes mélodies reprises en boucles ; toujours cette batterie douce, sans éclats de violence, davantage ornementale que réellement rythmique. Une atmosphère onirique, quiète, reposante. On pense à une version ralentie et plus arrangée du Neil Young de la BO de Deadman (1996). Élément d’importance, on note d’ailleurs la présence du violoncelle de Lori Goldston (dont on se souvient principalement pour sa collaboration avec Nirvana sur le légendaire MTV Unplugged), omniprésent, qui apporte un rehaut sensible à ces compositions s’étirant comme s’arrachent les nuages parcourant le ciel d’été, dans une lenteur infinie et douce, mais inexorable comme la rotation de la Terre.

Ou comment Earth, après avoir convoqué des sonorités lourdes, bruitistes et éruptives, atteint à une musique de quiétude, contemplative, à la confluence du drone, du post rock et de l’americana, qui évoque à présent davantage la lente majesté tellurique que les forces primitives et bouillonnantes de génèse. Earth peint, depuis une demi-décennie environ, des paysages sonores somptueux qui en font un groupe unique et, dans ses meilleurs moments, tout à fait captivant. Vivement le deuxième volet, donc.

Earth, Angels of Darkness, Demons of Light I (Profound Lore Records/Differ-Ant), 2011

 

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Mikaël Faujour

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