Cinema

Le festival Biarritz Amérique latine : des chefs d’œuvre, des découvertes et de l’audace

Le festival Biarritz Amérique latine : des chefs d’œuvre, des découvertes et de l’audace

03 octobre 2018 | PAR Christophe Dard

Du 24 au 30 septembre, le festival, dont l’invité d’honneur était l’Uruguay, a proposé une série de longs-métrages, de documentaires, de courts-métrages, de concerts et de rencontres. Retour sur une semaine foisonnante en projections et en animations ainsi que sur un beau palmarès qui témoigne de l’ouverture du festival vers toutes les cultures d’un continent sud-américain dont la flânerie a ravi la côte basque en ce début d’automne.

 

 

Avec la météo estivale de la semaine dernière, s’enfermer dans une salle de cinéma pour regarder un film ne semblait pas pouvoir rivaliser avec les charmes de sable et de sel venus de l’océan et des invitations lancées par des terrasses séductrices… Mais c’est bien mal connaître le festival Biarritz Amérique Latine ! Car même lorsque le soleil montrait ses plus beaux atours dans un zénith éblouissant, les amateurs de cinéma se plaçaient dans les files d’attente du Royal, de la gare du Midi ou des salles du casino.
En même temps, lorsque l’on connaît un peu l’histoire de ce festival, on comprend mieux que les salles ne désemplissaient pas et que certains cinéphiles ont même du rebrousser chemin et attendre la séance suivante. Même si pour cette 27ème édition, le festival Biarritz Amérique Latine avait un nouveau président, Serge Fohr, et un nouveau délégué général, Antoine Sebire (qui a travaillé plusieurs années en Amérique latine en tant qu’attaché audiovisuel), les habitués étaient au rendez-vous pour découvrir, dans une ambiance de partage et de convivialité, une sélection de films dont la plupart étaient présentés pour la première fois en France.
D’autre part, la relation est forte entre la côte basque et l’Amérique latine. Beaucoup de basques vivent en Argentine, au Chili ou au Venezuela. L’attachement entre l’Amérique latine et la côte basque ressemble à celle de deux amis résistants qui promettent de ne jamais se séparer et n’hésitent pas à prendre des chemins de traverse et à aller à contre-courant malgré le danger des tyrannies qui piétinent les libertés comme cela fut le cas en Amérique latine dans les années 1970 et 1980.

 

La Flor
La Flor

 

De grands moments de cinéma

Le film le plus commenté du festival a été La Flor, fresque cinématographique de quatorze heures conçue comme un retable. Fruit de sept ans de tournage, l’oeuvre de l’argentin Mariano Llinás évoque six histoires différentes mais reliées entre elles par un point commun, la présence de quatre actrices. La Flor, en compétition avec sept autres films, a reçu le prix du jury, présidé par Laurent Cantet et constitué notamment de l’écrivain Mathias Enard et de l’actrice Marie Gillain.

Parmi les autres films remarqués lors de cette 27ème édition, Les oiseaux de passage, un film haletant et sans temps mort, inspiré de faits réels et qui a pour cadre la Colombie des années 1970. Une famille du peuple amérindien Wayuu s’enrichit grâce à la vente de marijuana mais les trahisons et les règlements de compte conduisent à la guerre des clans et à une tragédie inévitable. Signé Cristina Gallego et Ciro Guerra, Les oiseaux de passage, récompensé de l’abrazo du meilleur film (la plus haute distinction), est le premier long-métrage colombien nommé pour l’Oscar du meilleur film étranger.
Le thème de la drogue est également le sujet du bouleversant Cómprame un revólver, le septième long-métrage du mexicain Julio Hernández Cordón. Une petite fille vit avec son père, junkie, dans une caravane. Sous la coupe de traficants de drogue aussi sadiques que violents, ils traversent l’existence comme des ombres dans un no man’s land mais espèrent pouvoir renverser leurs bourreaux.

Les courts-métrages et les documentaires présentés ont été autant de photographies des sociétés latino-américaines actuelles, prises en tenaille entre le maintien chétif de traditions, pour certaines ancestrales, et l’inévitable dérivation vers le capitalisme et ses conséquences souvent douloureuses. Le court-métrage chilien Carbon évoque la production de bois en forêt, le développement de l’industrie forestière et l’exode vers la ville tandis que le documentaire Nosotros las piedras témoigne des difficultés que rencontrent les chercheurs d’or du Costa Rica pour survivre.

Les documentaires abordent aussi les évolutions sociétales en cours et la place accordée à ceux que l’on dit « différents », lumières souvent crues sur des mœurs encore difficiles à changer. Le prix du meilleur documentaire est revenu à Bixa Travesty, qui traite de la notion de genre. L’adoption, le racisme, la violence urbaine sont également au cœur d’autres documentaires de même que les relations entre les patients et les soignants d’un hôpital psychiatrique dans le formidable Locura al aire, distingué d’un prix du public.
Mais malgré la démonstration de ces sociétés en mutation, d’autres documentaires ne peuvent balayer les plaies encore profondes laissées par l’Histoire récente. Teatro de Guerra réunit des soldats argentins et britanniques qui ont combattu durant la guerre des Malouines au début des années 1980, une période durant laquelle de nombreuses nations d’Amérique latine se retrouvèrent prisonnières des barbelés de la dictature.

 

Les oiseaux de passage
Les oiseaux de passage

 

L’Uruguay invité d’honneur

Ce fut notamment le cas de l’Uruguay, invité d’honneur du festival cette année. Avec ses trois millions et demi d’habitants, l’Uruguay, présenté comme l’un des pays les plus avant-gardistes du monde, notamment dans le domaine de la photographie tel que l’a montré une exposition dans le village du festival, est une nation méconnue dont la seule existence médiatique se résume le plus souvent à sa participation en coupe du monde de football comme lors du dernier mondial en Russie. Pourtant, le pays a entretenu un rapport particulier avec la France, une relation littéraire. Des écrivains français ont passé leur enfance en Uruguay, Supervielle, Lautréamont et Laforgue.
L’Uruguay a également un lien très fort avec le pays basque. La Celeste accueille une très importante diaspora basque. L’ancien président de l’Uruguay de 2010 à 2015, José Mujica, est d’origine basque. Durant la dictature militaire (de 1973 à 1985), il avait été prisonnier de la junte et notamment enfermé deux ans au fond d’un puits.

Cette période de tyrannie a été un fil rouge au cours de ce festival. Le puissant et poignant Compañeros (La noche de 12 años), de Alvaro Brechner, a remporté le Prix du public. Un autre film, de 2008, El círculo, évoque aussi ces années sombres d’un totalitarisme qui a compté un prisonnier politique torturé pour 450 habitants. Le documentaire Mundialito aborde la décision de la junte militaire d’organiser une mini-coupe du monde de foot en 1980 alors qu’elle vient d’essuyer une cuisante défaite à un plébiscite organisé pour élargir son pouvoir.
Un hommage a également été rendu à Juan Carlos Onetti, l’un des écrivains majeurs du roman latino-américain. Mort en 1994, Onetti a passé les vingt dernières de sa vie à Madrid après avoir été arrêté et emprisonné quelques mois en 1974. Un documentaire et une rencontre littéraire ont permis de redécouvrir cet auteur également mis à l’honneur dans la projection de Sale temps pour les pêcheurs puisque le film est une adaptation d’une de ses nouvelles, Jacob et l’autreReprésentant de l’Uruguay aux Oscars en 2010, Sale temps pour les pêcheurs a été réalisé par Alvaro Brechner qui a signé Compañeros, l’une des sensations de ce festival dont nous avons parlé plus haut.

Le festival a permis de mettre en lumière le dynamisme de la scène cinématographique uruguayenne. Comédies, drames, documentaires, la plupart récompensés dans des festivals internationaux, le cinéma uruguayen est très vivace.

 

Compañeros
Compañeros

 

De nombreuses animations

Enfin, le Festival Biarritz Amérique Latine a été une grande fête de la musique. Un concert du Daniel Mille quintet a rendu hommage à Astore Piazzolla, le révolutionnaire du tango argentin. A l’accordéon, Daniel Mille, qui a collaboré notamment par le passé avec Claude Nougaro, Barbara et Jean-Louis Trintignant, a joué avec trois violoncellistes et un contrebassiste de jazz, alternant les envolées tourbillonnantes et des compositions douces, recueillements d’intimisme et de mélancolie.
Enfin, au village du festival, tout était réuni pour s’amuser tous les soirs avec des concerts gratuits dans tous les styles, des DJs et des cours de danse (tango, bachata, salsa cubaine, capoeira…). Pour les moins danseurs ou fêtards, il était possible de déambuler parmi les stands d’artisanat et les librairies, un empenada dans une main et une caïpirinha dans l’autre ou un café de Colombie ou un chocolat du Pérou pour celles et ceux qui ne boivent pas d’alcool. L’ambiance était si agréable et chaleureuse qu’il se murmure que la nuit est venue tous les soirs y faire un tour pour, soi-disant, améliorer son espagnol.

 

 

Le palmarès complet de la 27ème édition du festival Biarritz Amérique Latine

Abrazo du meilleur film : Pájaros de verano (les oiseaux de passage) de Cristina Gallego et Ciro Guerra.
Prix du jury : La Flor de Mariano Llinás.
Prix du syndicat français de la critique du cinéma : Deslembro de Flavia Castro.
Prix du public : Compañeros d’Alvaro Brechner
Prix du meilleur documentaire : Bixa Travesty de Claudia Priscilla et Kiko Goifman
Mention spéciale : Modelo Estéreo du Collectif Mario Grande.
Prix du public : Locura al aire d’Alicia Cano et Leticia Cuba
Prix du meilleur court-métrage doté par France Télévisions : O Orfao de Carolina Markowicz.
Mention spéciale : El Verano del león eléctrico de Diego Céspedes

Christophe Dard

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Christophe Dard
Diplômé d'un Master d'histoire contemporaine et d'une école de radio, Christophe est journaliste, passé notamment par Europe 1. Il travaille depuis 2013 pour Toute la Culture.Compte Instagram : https://www.instagram.com/christophe_dard/?hl=fr

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