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Dinar, jour 3: Rencontres avec les jurés et plongée dans une communauté juive anglaise et orthodoxe

Dinar, jour 3: Rencontres avec les jurés et plongée dans une communauté juive anglaise et orthodoxe

03 octobre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Cette troisième journée de compétition s’est déroulée sous un soleil toujours aussi radieux. Dans un joyeux brouhaha, ce vendredi 2 octobre 2015, le Grand Hôtel a crépité toute la journée entre un déjeuner officiel ouvert par Madame le maire, une longue session d’interviews avec les équipes de films britanniques et un couplet photocall précédé d’interviews d’un jury qui s’est vraiment prêté au jeu en fin de journée.

Côté écran, la journée a commencé sur un film dur et bien mené : The Violators. Premier long-métrage de l’écrivaine Helen Walsh (The Lemon Groves), ce film aussi violent que son titre le suggère, met en scène la vie de Shelly (Lauren McQueen, qui fait ses grands et excellents débuts en long-métrage), jeune-femme aux courbes parfaites et aux yeux de chat, dont le père est en prison et qui vit avec ses deux frères. L’aîné traîne entre le pub et le canapé et c’est elle qui s’occupe du petit dernier, tandis que les services sociaux leur offrent toit et probablement un maigre revenu pour survivre. Très belle, cette femme fatale en jean moulant et bottes fourrées attire tous ceux qui l’approchent. Son air triste et son aura sexuelle encouragent les propositions désagréables. Qu’elle décline paisiblement, jusqu’au jour où on lui annonce que son père va sortir de prison. Ayant témoigné avec ses frères contre lui, ils ont peur de sa venue. Shelly se place alors sous la protection d’un gangster local, Mickey (Stephen Lord, de la série EastEnders). Mais une jeune-femme étrange semble aussi veiller sur elle (fascinante Brogan Ellis)… Mettant en scène des femmes dans un univers social difficile qui est plutôt l’apanage des hommes dans le cinéma britannique, Helen Walsh crée un personnage fascinant de femme fatale dans un univers à la Ken Loach. Si la photo, l’intrigue et le jeu des acteurs sont impeccable et si l’on ressort, comme il se doit, de ce film avec un coup au cœur de voir la beauté et le jeunesse abusées et piétinées, la façon dont la réalisatrice sexualise non-stop son actrice, fixant ses fesses, lui mettant des chignons de pin-up au dessus de son jean, est un peu dérangeante. En interview, la jeune et très talentueuse Lauren McQueen explique que son personnage est une femme forte qui sort grandie de son pacte faustien avec Mickey. Mais en toute vraisemblance, pas toutes les jeunes-filles sauraient se remettre de viols multiples avec une démarche aussi chaloupée… Malgré ce gros bémol (et quelques longueurs), si le Hitchcock reste très social cette année, comme cela a été la tradition à Dinard jusque-là, la très belle mise en scène et le côté féminin de la force font de The Violators un bon candidat pour la récompense suprême.

A 12h30, le Grand Hôtel était en fête, avec sa vue scintillante sur une mer parfaitement bleue. Dans le restaurant, jurés, acteurs, presse et représentants politiques ont pu en apprendre encore plus que la veille au soir sur la vie à Dinard des lèvres de Madame le maire, Martine Craveia-Schutz, avant de danser autour d’un joli buffet.

Nous avons assez rapidement quitté la joyeuse compagnie pour nous lancer dans la projection de Orthodox. Récompensé pour son court Man and boy (avec Eddie Marsan) au festival de Tribeca, David Leon nous plonge pour son premier long métrage dans le quotidien violent d’un juif orthodoxe d’une communauté de la région de Newcastle. Interprété par le formidable Stephen Graham, ce personnage oscille depuis sa barmitzvah entre une vie rangée selon les lois de sa communauté et une passion (plus un talent pour la boxe). Marié à une femme convertie qu’il adore et père de deux enfants, il joue gros quand il tente de surmonter les difficultés financières de sa boucherie casher en suivant son ami d’enfance (le comique Michael Smiley, très beau personnage de méchant) qui le pousse à faire des combats de rues pour gagner de l’argent. Beau portrait d’homme cherchant la rédemption, Orthodox parvient à saisir quelque chose de profond sur les difficultés à allier trajectoire individuelle et appartenance communautaire dans un monde où peu importe les valeurs, tout un chacun suit avant tout ses intérêts. Avec une photo très justement sombre, une mise en scène toute en nuances, le film n’épargne personne sans jamais sombrer dans le manichéisme. Que la communauté juive dépeinte fonctionne comme une mafia n’empêche pas de saisir les nuances des hommes (plus que des femmes) qui la constituent. Le bijou de cette journée de cinéma, à Dinard.

Revenus au Grand Palais, nous avons pu interviewer les deux charmantes actrices de The Violators, Lauren McQueen et Brogan Ellis, qui nous ont parlé l’une avec l’accent de Liverpool et l’autre irlandais, de leurs rôles et de la manière dont ceux-ci sont en train de changer leur vie depuis que le film a été vu au prestigieux festival d’Edimbourg. Interview à venir ici.

Dans la deuxième moitié de l’après-midi, nous avons pu saisir une place dans le Petit Palais débordé par la foule qui souhaitait voir la compétition entre les deux prestigieuses écoles anglaises et françaises de ciné : la NFTS et la femis. Inventif aussi bien sur les formats (Sam Southward a proposé un impertinent film d’animation où un érudit du 18ème siècle rencontre un beauf d’aujourd’hui) que sur les thèmes, ce duel est absolument grisant. Pour l’instant sur les 6 films en compétition pour le prix du court-métrage est le décalé TGV de Emilie Noblet, qui met en scène une contrôleuse très sensible.

Au début de la soirée, les salons du Grand Hôtel ont bouillonné encore plus fort, puisque les jurés rencontraient journalistes et photographes. Nous avons pu avoir un long et bel entretien avec Pierre Salvadori qui nous a parlé du rôle de Jean Rochefort dans sa carrière et sa vie. Un compagnonnage qui ne date pas d’hier, puisque le président du jury a accepté de jouer dans son premier film Cible émouvante… Souriante et solaire, Alexandra Lamy nous a parlé de sa vie à Londres et de ses projets à venir notamment la série télévisuelle Une chance de trop qui arrive bientôt sur TF1. Le photocall de tous les jurés au soleil couchant sur la terrasse du grand hôtel donnait de bien jolies perspectives sur la mer et le cinéma…

A 21h15, nouveau film de la compétition, signé par un autodidacte belge installé à Londres depuis 20 ans : Tom Geens. Comme son titre l’indique Couple in a hole met en scène un couple qui s’est réfugié dans une grotte. Ils sont écossais, ils ont perdu leur fils quelque mois plus tôt et ont décidé de revenir à la nature. Il  (Paul Higgins) passe ses journées à chasser et cueillir, elle n’ose presque plus sortir de la caverne où elle (Kate Dickie) coud un grand patchwork de peaux de bêtes. Personne ne sait qu’ils sont là, mais un voisin  (Jérôme Kircher) les surprend et tente de créer un lien avec le mari… Fable à la fois réaliste et fantastique sur un deuil impossible et surtout décalé chez deux parents qui ont perdu leur gosse, Couple in a hole, en montrant ce couple revenu à l’état de bêtes, met à mal tous les fantasmes de retour à la nature que pourrait susciter le COP21.

La soirée a commencé sur un air de France Gall au café 333 du Grand Hôtel où bow tie, karaoké et champagne étaient de mise. Une soirée où l’on a aussi pu beaucoup parler face à la mer, avant d’aller danser sur du rock plus que classique (vivent les seventies!!) au bar du Palais. Rendez-vous ce samedi 3 octobre pour un autre nuit blanche à Dinard et évidemment plus de cinéma britannique.

visuels : Yael Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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