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Cycle Intégrale Sergueï Loznitsa : l’oeuvre, vivante et vaste, du maître ukrainien

Cycle Intégrale Sergueï Loznitsa : l’oeuvre, vivante et vaste, du maître ukrainien

21 février 2020 | PAR Geoffrey Nabavian

La Cinémathèque du Documentaire projette toutes les réalisations du cinéaste ukrainien, qui composent une mosaïque humaine et complexe, au sein de laquelle on conseille de découvrir Le Procès, ou L’Usine. À voir jusqu’au 8 mars, dans les salles de projection du Centre Georges Pompidou à Paris.

Le réalisateur ukrainien Sergueï Loznitsa reste extrêmement reconnu pour ses fictions à scénarios linéaires (toujours engagées) : on pense à Dans la brume, ou Une femme douce, présentés en Compétition au Festival de Cannes. Mais au fil des années, il poursuit aussi sa voie dans le documentaire, donnant à visionner des objets intellectuellement très stimulants. En 2020, la Cinémathèque du Documentaire, avec la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Georges Pompidou, à Paris, consacre une rétrospective à l’intégrale de ses films (fictions comprises). Un cycle à découvrir jusqu’au 8 mars.

Un absurde capté avec intelligence

Belle occasion pour se plonger, par exemple, dans Le Procès, objet cinématographique très original (critique complète ici), montré en 2019 au Festival Cinéma du réel (déjà dans les salles de projection du Centre Georges Pompidou). Un film de montage, qui prend pour point de départ la version filmée du procès du « Parti industriel », tenu en 1930 en U.R.S.S. . Sorte de captation commandée par Staline lui-même, à l’époque… Une masse d’images de trois heures, ramenée à un peu moins de deux heures par Loznitsa. Un matériau au sein duquel le réalisateur impose donc sa vision, en effectuant certaines coupes. Ou tente, du moins, de l’imposer : ce procès conduit de manière monumentale étant fondé, en effet, sur des éléments inventés de toute pièce, avec au final pour but de servir de justification aux retards pris par le gouvernement d’alors, sur certains points, et au niveau de vie toujours bas de la population. Au festival Cinéma du réel 2019, le cinéaste confiait qu’il s’était lui-même perdu, lors de la conception du film, à trouver une logique dans les rouages de cette instruction judiciaire inventée.

En l’état, l’objet qu’il tire de ce matériau original perturbe, interpelle, et trouve des résonances avec aujourd’hui, en particulier du fait des comportements et réactions des « accusés », qu’on y observe : certains plaident avec calme mais force pour qu’on leur laisse la vie. Mais des cartons nous expliqueront, en fin de film, que ces sentences de mort furent données pour de faux… Dans quelle mesure les « acteurs » de ce « procès » « jouent-ils », sous nos yeux ? La visite au sein de cette oeuvre signée Loznitsa apparaît ainsi transmettre, en creux, un aperçu du « monde de Staline » d’alors, dans tous les sens à accorder à l’expression. Cette captation de « procès » ayant été, au départ, surtout montée pour être vue par lui… Un « monde » au sein duquel d’autres hommes ont leur part à jouer. Le film laisse tout le temps de les regarder faire, de les observer essayer de se débrouiller avec les règles et l’absurdité mise en place tout autour d’eux, quel que soit le camp dans lequel ils se trouvent. Le Procès est à voir le 21 février à 20h, dans le cadre du cycle.

Une poétique du réel, brillante

En ce qui concerne Le Procès, on pourrait souligner un autre fait : le film laisse le spectateur trouver seul ses marques au sein du matériau offert, et donne peu de clés. Sa forme le rend moins accessible que d’autres oeuvres du réalisateur, telles L’Usine, brillant court-métrage documentaire de 2004. Où Loznitsa filme le travail d’ouvriers et d’ouvrières, au sein d’une fabrique cernée par la neige, où les matériaux traités sont l’acier et l’argile. Un objet cinématographique où le son et l’image apparaissent très travaillés, sans que la narration ne s’écarte des tâches routinières des hommes et femmes filmés. Résultat de ce mélange : les aspects vivants et contrastés du lieu décrit sont mis en avant, à l’écran, avec par exemple des bruissements industriels enregistrés qui sonnent tout à coup comme une musique, aux oreilles du spectateur. Ou des teintes colorées qui fascinent, mais n’écrasent jamais le cadre de l’usine (on pense par exemple au plan du sas où se trouve le tourniquet d’entrée, intelligemment filmé de l’extérieur, et donnant du même coup à ressentir tout le caractère de l’endroit, et pas seulement son aspect esthétique).

D’autre part, en de nombreux plans, une dramaturgie s’invite. Et elle ne surgit que des gestes et des activités des ouvriers. Damien Marguet, enseignant et chercheur qui présenta la projection du court lors de l’intégrale, affirma que le travail opéré sur le son et l’image y « tourn[ait] en dérision« , quelque peu, certains aspects du lieu. Les rapports entre l’homme et les machines destinées au travail à la chaîne apparaissent magnifiquement figurés, sur l’écran : lors de séquences où les mécaniques semblent à manipuler avec précaution, et la cadence très rapide (au sein de la partie consacrée à l’argile, notamment), on se met à guetter, avec inquiétude, les faux mouvements possibles de l’homme qui travaille devant. Qui prendraient tout de suite des proportions dramatiques s’ils surgissaient, du fait de la réalisation de Loznitsa. Bien avant ses longs-métrages, le cinéaste parvenait ainsi à forger une sorte de poétique du travail en usine, sans minimiser celui-ci. Un but pas atteint par tous ceux qui s’y essayèrent.

Côte-à-côte avec ce court éblouissant, on découvre, lors de la séance, un film de la cinéaste d’U.R.S.S. Esther Choub, Le Komsomol – Chef de l’électrification. Sorte de documentaire consacré aux progrès de l’alimentation électrique dans le monde soviétique d’alors – des usines d’ampoules au barrage sur le Dniepr – où l’on remarque, également, un travail particulier sur le son. Destiné à chanter de manière sensible les avancées techniques d’alors… Dans ce film qui donne place à de l’autocritique – on y assiste à des débats de travailleurs, quant au travail effectué – on retient en particulier un ton enthousiaste, enjoué, quant aux défis décrits. D’autant plus frappant par comparaison avec l’oeuvre de Loznitsa. Et qui s’explique sans doute par la portée immédiatement et littéralement politique de l’oeuvre… Des questionnements suivent. L’Usine + Le Komsomol – Chef de l’électrification sont projetés le vendredi 28 février. Et le cycle Intégrale Sergueï Loznitsa se poursuit jusqu’au 8 mars.

Les séances du cycle : https://bit.ly/32dNlze

Visuel 1 : © G. Nabavian

Visuel 2 : Le Procès © Atoms & Void

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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