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Jan-Ole Gerster : « Lara Jenkins est une grande histoire »

Jan-Ole Gerster : « Lara Jenkins est une grande histoire »

21 février 2020 | PAR Yaël Hirsch

Après le nostalgique Oh boy, le réalisateur allemand Jan-Ole Gerster est de retour le 26/02 en France pour un deuxième long-métrage en couleurs, qui nous plonge dans l’univers impitoyable de la musique classique. Lara Jenkins est le portrait d’une femme froide, ancienne musicienne, qui se débat contre la solitude, le jour de ses soixante ans. Rencontre avec le réalisateur de cette fresque cruelle et puissante.

Lire notre critique du film.

Avez-vous étudié la musique classique ?
Non, je n’ai pas eu de véritable éducation musicale. J’ai grandi avec la musique classique, sans réellement sauter le pas. Je joue un peu de guitare. Mais j’ai une grande passion et une folle admiration pour la musique et les musiciens. C’est toute une préparation, surtout avec la musique classique, cela remonte à l’enfance, il y a aussi ce genre d’aspect de rigueur, d’austérité ou de discipline, encore et toujours, du matin au soir… Il y a de gros sacrifices à faire. On sait très tôt dans sa vie s’il y aura une carrière ou non, surtout quand il s’agit de devenir pianiste. Pour moi, le film a été une bonne occasion d’aller un peu plus loin dans ce monde, de faire des recherches et de découvrir beaucoup de choses. La chose que tous les autres artistes envient le plus chez les musiciens, est qu’ils reçoivent une réaction immédiate de la part du public. Exercer son art et avoir cette interaction, c’est unique. Au cinéma, vous écrivez un scénario, vous trouvez son financement, vous tournez le scénario, vous montez le scénario et ensuite, il sort en salles. Il se passe deux ans entre le début et la fin, c’est un long processus.

Vos deux films se concentrent en un seul jour, pour Lara Jenkins, on pense à Mrs Dalloway de Virginia Woolf, quelle est l’utilité de cette unité de temps?
J’ai lu Mrs Dalloway au moment où j’ai découvert le scénario, écrit par Blaž Kutin, un écrivain slovène. On entend le nom de l’héroïne du film Lara, dans le nom de l’héroïne du livre, Clarissa. Et c’est vrai que j’ai aussi fait mon premier film dans ce même laps de temps de 24h. Commencer le matin et finir le matin suivant. Ce n’est pas quelque chose que je recherche particulièrement, c’est une coïncidence. J’ai lu ce script, j’en suis tombé amoureux, je me suis étrangement senti fortement lié au personnage principal. Je me suis demandé si la répétition des vingt-quatre heures me dérangeraient, mais j’ai décidé que ces choses ne devaient pas trop compter. Pour moi c’était une grande histoire, il fallait donc la faire. Et puis, les délais plus courts offrent souvent un type d’intensité différent. Je suis convaincu qu’il est souvent plus agréable de voir une biographie entière dans un laps de temps assez court qu’en réalité sur toute une vie, et c’est quelque chose que j’ai beaucoup admiré dans le scénario.

Berlin est également un grand personnage des deux films… Lara Jenkins sillonne la ville. Comment s’y inscrit-elle?
Elle vit dans un logement de banlieue. L’idée était en fait qu’elle ne soit pas basée dans le centre-ville, pour qu’elle ait à voyager afin de participer à cette vie bourgeoise, qu’elle puisse sortir là-bas. Mais tout le film se passant à l’Ouest, j’ai essayé d’éviter l’Histoire de la ville, je ne voulais pas que le film ait cette couche en plus. J’ai localisé tout ce qui est montré dans le film dans deux ou trois lieux de Berlin. La maison qu’on voit au début du film vient en fait d’une convention d’architecture qui était à Berlin dans les années 1960, le Bauhaus, et a été conçue par l’architecte Oscar Niemeyer. Le quartier s’appelle Hansaviertel et c’est le côté de la ville où beaucoup d’architectes connus du monde entier étaient autorisés à présenter des nouveaux styles architecturaux. Il est aussi très hétérogène parce que dans les années 70 et 80, personne n’avait vraiment envie d’habiter là-bas. Maintenant, je pense que c’est assez populaire d’aller habiter dans ce quartier si particulier, on peut habiter dans une œuvre d’art, dans une œuvre d’architecture Bauhaus. Finalement, j’ai pensé que ce serait un quartier génial pour Lara, car il a de l’élégance et ce n’est pas le centre.

Dans les deux films, vous avez travaillé avec Tom Schilling. Une évidence ?
Nous sommes de bons amis, même des amis très proches… Quand j’ai lu le script, j’ai su qui étaient les deux personnages tout de suite, je savais que Lara serait parfaite pour Corinna Harfouch, et que Victor serait le rôle parfait de Tom Schilling, j’ai immédiatement fait la connexion quand j’ai lu le projet et je n’ai pas fait plus de casting. Heureusement, ils étaient d’accord, ils ont pris les rôles. Tom est en relation avec le personnage Victor sur tellement de niveaux : c’est un garçon très ambitieux mais il est plein de doutes aussi. Il est passionné par la musique, je pense qu’en tant qu’acteur, parfois, il souffre légèrement de ne pas être auteur – comme un pianiste est un pianiste et n’est jamais un compositeur… De plus, Tom, qui est dans sa trentaine maintenant, continue d’avoir les qualités d’un jeune homme et cela fait de lui un personnage parfait. Il est toujours ce jeune homme mais il est aussi un homme mature, il est coincé entre les deux, et en ce sens il était parfait pour interpréter Victor.

Le personnage de Lara est très dur et pourtant l’on sent votre sympathie…
Oui, elle est très méchante, elle fait de mauvaises choses et je me demandais : « pourquoi je l’aime tant ? » Je pense que c’est lié à l’approche de l’écrivain qui consiste à regarder derrière cette amertume et cette négativité. Il montre que les gens qui sont comme Lara ont souvent connu une grande déception, une grande douleur ou une grande solitude, qui les a rendus amers. Personne ne naît comme ça, n’est-ce pas ? Nous devenons tous le résultat des décisions que nous prenons, et parfois elles sont mauvaises. Pour moi, c’était un défi stimulant de choisir ce personnage plutôt peu sympathique et de le rendre quand même compréhensible. Et c’est aussi une grande réussite de Corinna qui a su, dès le début, l’aborder de manière très humaine. Je pense que c’est l’un des traits les plus marquants chez Corinna en tant qu’actrice : elle défend un personnage pendant qu’elle le joue.

Elle est aussi tellement belle et élégante …
Quand je la filmais parfois de loin, elle ressemblait à une jeune fille de dix-sept ans ! Il y a quelque chose de tellement jeune et brillant en Corinna… Je pense que c’est en lien avec son caractère, son âme et son esprit parce qu’elle est une personne très pure et sympathique et formidable, et cela la maintient probablement jeune. Mais je suis d’accord avec vous, elle n’est pas dans la moyenne – quoi que cela veuille dire – mais quand je regardais une photo d’elle lors du tournage, je pensais que personne ne croirait qu’elle a soixante ans. Pour moi, le costume était aussi important. Il fallait comme un uniforme, avec une certaine élégance et de l’autorité. Et nous avons trouvé le manteau. Quand Corinna le portait, l’on pouvait dire qu’elle comprenait presque mieux le personnage.

Comment avez-vous traité la couleur assez glacée de l’image?
Ma première impression a été celle d’une caméra très hermétique, stricte, froide, qui exprime en quelque sorte la discipline de Lara, sa discipline sans joie. Cela ne ressemble à rien de très coloré ou de très vivant, c’est plutôt strict et presque comme un emprisonnement. Et puis, en tant que cinéaste, j’essaie de devenir de plus en plus pur quand il s’agit de faire des images, j’aime les images longues, j’aime ne pas bouger la caméra. Ces deux choses vont très bien ensemble, donc nous avons décidé de ne jamais vraiment bouger la caméra et nous avons presque enfermé le personnage dans ces images. C’est très tentant et efficace à faire mais comporte aussi quelques risques : les acteurs n’aiment pas beaucoup cela car la caméra ne peut jamais vraiment capter une intuition et les suivre. Cela rend également le montage un peu plus difficile car le mouvement est un élément très important du montage. Mais cela nous a semblé juste dès le début, c’est pourquoi nous avons décidé de le rendre très strict et hermétique.

Parlez-nous de l’humour du film, de la comédie dans le drame…
Je pense que le scénario avait déjà un certain humour sec et subtil, auquel j’ai répondu très fortement parce que c’est exactement mon style. Je pense que Blaž (le scénariste) et moi prenons un certain plaisir à torturer nos personnages et je pense qu’il y a aussi quelque chose de drôle d’une certaine manière, dans les choses tragiques de la vie.

Pour votre prochain projet, vous attendez un autre scénario qui vous plaise ou vous écrivez ?
J’en écris un moi-même, je travaille aussi avec Blaž sur un second projet mais voyons celui qui sera financé en premier. Mais je pense que la prochaine étape de cette année consistera à développer le scénario et à obtenir l’argent. Le premier film se déroule à la campagne et l’autre dans une petite ville, donc je n’y vois pas Berlin.

visuel : affiche du film.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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