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[Critique] Voyage en Utopie : Un documentaire engagé à suivre de près

[Critique] Voyage en Utopie : Un documentaire engagé à suivre de près

06 octobre 2015 | PAR Araso

Voyage en Utopie est un projet de film documentaire écrit par Cyril Montana et réalisé par Thomas Bornot sur le village de Lacoste dont le couturier Pierre Cardin a entrepris l’acquisition il y a une quinzaine d’années. Le village, cité médiévale lovée dans le Parc Naturel du Luberon, berceau du Marquis de Sade et des surréalistes, André Breton en tête, s’éteint au fur et à mesure que Pierre Cardin y acquiert terrains et maisons qu’il laisse inhabités et en friche. Bien au-delà de la défense d’un héritage, le projet Voyage en Utopie présenté lors du dernier Positive Economy Forum de Jacques Attali milite pour la protection d’un patrimoine universel et pour la construction de solutions pérennes pour assurer sa viabilité.

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Vous saviez qu’en 2015, en France, on a le droit s’acheter un village entier? Eux non plus.
Eux c’est Cyril Montana et Thomas Bornot. Cyril Montana, auteur du film, est écrivain. Ses romans sont parus chez Le Dilettante et chez Albin Michel comme Malabar Trip et La Faute à Mick Jagger. Il a aussi écrit un essai sous forme de fable contemporaine Le Bonheur de refaire le monde qui raconte notre monde néolibéral à travers les yeux d’un Candide des temps modernes. Cyril a également travaillé aux côtés de Jacques Attali à la création du Positive Economy Forum. Thomas Bornot est réalisateur et producteur de films documentaires engagés. Il a notamment réalisé Le jeu de la mort diffusé sur France 2 en 2010, sélectionné au Festival de Toronto, Love me Tinder pour France 4, Génération Quoi? (Web doc) et Vous êtes libre (France 5). Il a également produit une vingtaine de films dont Manipulations, Une Histoire Française (France 5, Jean Robert Viallet), Révoltes (France 5, Cédric Tourbe), Immigration et délinquance (France 2, Gilles Cayate) et A quoi rêvent les jeunes filles ? (France 2, Ovidie Raziel).

Naissance d’une utopie

Voyage en utopie, c’est l’aventure d’un réveil citoyen au cœur d’un village universel. Ce village c’est Lacoste, une cité médiévale de 400 habitants perchée à flanc de colline dans le Luberon et surplombée par le château du Marquis de Sade. Cyril Montana y a été élevé par son père, qui l’y a emmené pour la première fois quand il avait trois ans avec l’intention reprendre une ferme pour y élever des chèvres. Cyril a fréquenté l’école du village et vécu dans ce bouillonnement d’idées culturelles et de mixité sociale entre artistes, notables et agriculteurs. Quand son père est décédé alors qu’il n’avait que treize ans, sa grand-mère a fait construire une petite maison à Lacoste pour que Cyril puisse y retourner toute sa vie, avec ses enfants, même s’il réside aujourd’hui à Paris et que les habitants de Lacoste l’appellent tous « le Parisien ». Son rêve ? « Léguer cet héritage et cette richesse culturelle à mes enfants pour qu’il puissent eux-aussi baigner dans cette ambiance incroyable. »

Un acte citoyen

Il y a 15 ans, le couturier et homme d’affaires Pierre Cardin, dont la renommée est internationale et dont la fortune est estimée à plusieurs centaines de millions d’euros, s’est installé à Lacoste et y a fait l’acquisition d’une quarantaine de maisons qu’il laisse vides et inhabitées, ainsi que d’une quarantaine d’hectares laissés en friche. Pour dénoncer cette OPA d’un genre nouveau, Cyril et Thomas ont décidé de faire un film-manifeste qui non seulement expose la situation au grand public, mais qui cherche et propose des solutions viables et pérennes pour réhabiliter Lacoste. Car le combat de Cyril et de Thomas va bien au-delà de la préservation et de la transmission d’un patrimoine, d’une culture, d’un mode de vie. Selon Thomas, réalisateur du film, l’exemple de Lacoste loin d’être un cas isolé est aussi symptomatique qu’emblématique d’un phénomène global. « Ce qu’il faut bien comprendre avec Lacoste c’est que ce qui se passe là-bas se passe partout ailleurs » explique-t-il. Dès lors, la question qui se pose vraiment est: « Peut-on laisser des intérêts privés se réapproprier notre patrimoine universel ? » Pour répondre à cette question, Cyril et Thomas veulent aller chercher des initiatives concrètes qui apportent des solutions pour redynamiser Lacoste et lui redonner vie, alors-même que la devise du Parc du Luberon est « Souviens-toi de toujours oser ». Pour eux, le combat est universel, l’acte est citoyen.

Un film manifeste

Dans notre article du 24 Septembre dernier « GRAPHISME CONTEMPORAIN » : L’EXPOSITION ENGAGÉE DE LA BNF, nous prenions déjà position pour la défense des utopies, citant Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine « Sans utopie, aucune activité véritablement féconde n’est possible ». Il est une réalité inéluctable : la finitude de l’existence. Dès lors se pose la question de l’empreinte que nous voulons laisser sur cette terre et de l’héritage que nous voulons transmettre. Monsieur Pierre Cardin a 93 ans. Il a intégré la haute couture en 1957 et a défilé environ dix ans. Avec Paco Rabanne et André Courrèges, il a inventé la mode futuriste en 1963. Grâce à un sens développé des affaires et une multitude de licences, il a bâti un empire. Quel patrimoine va-t-il léguer aux générations futures ? La désertification d’un village médiéval qui, autrefois berceau d’une part d’humanité, se désertifie et meurt à petit feu ? Quelle est cette position qui consiste à dire que l’humain n’a plus aucune valeur ? Est-ce à cela que l’argent sert ? Est-ce cette utopie-là que nous voulons voir se réaliser ? Pierre Bourdieu la dénonçait dès mars 1998 dans un article paru dans le Monde : « Qu’est-ce que le néolibéralisme ? Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. » Cette utopie est bien en passe d’achever sa réalisation et gagne une part de marché supplémentaire à chaque fois qu’un individu accepte de sacrifier une part de son âme, d’abandonner une conviction profonde, de renoncer à la nécessité vitale de créer du lien social pour se soumettre à la logique d’entreprises- au sens large du terme, toujours plus déshumanisées et dont la seule finalité réelle est de produire davantage de souffrance. Peut-on vraiment accepter de vivre dans un monde dans lequel l’acte de consommer est plus important que l’acte de penser ? Monsieur Pierre Cardin, est-ce bien-là le projet que vous avez formé ? Cyril et Thomas ont choisi de répondre « non », et de défendre l’utopie d’une terrain fertile sur lequel un avenir pérenne pourra être bâti pour la préservation d’un héritage, d’un patrimoine, d’une part d’humanité. Depuis le Luberon, ils lancent aujourd’hui une campagne de financement participatif via Kiss Kiss Bank Bank pour soutenir leur projet. Bonne chance à eux.

Araso

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