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[Critique, Berlinale] Dans la cour, une très belle comédie dépressive de Pierre Salvadori

[Critique, Berlinale] Dans la cour, une très belle comédie dépressive de Pierre Salvadori

11 février 2014 | PAR Olivia Leboyer

Avec Les Apprentis, Pierre Salvadori signait en 1995 l’une des comédies les plus sensibles et les plus irrésistibles depuis très longtemps. Après vous ou Hors de prix possédaient le même charme. Mais Dans la cour parvient à nous faire rire et à nous émouvoir très profondément.

[rating=4]

Pierre Salvadori écrit merveilleusement. Ses comédies de guingois, en équilibre instable, parviennent à nous mettre dans un état d’inconfort familier et troublant. Les Apprentis, avec le tandem Guillaume Depardieu-François Cluzet, parlait du chômage, avec élégance et énergie. Aujourd’hui, ce Dans la cour parle de la dépression, et c’est revigorant. Antoine (Gustave Kervern, dont on a récemment adoré Le Grand Soir), un chanteur fatigué de sa vie, décide de tout quitter. Pour vivre, malgré tout, il trouve un petit emploi de gardien d’immeuble. Il n’a pas le profil, mais Mathilde (Catherine Deneuve), jeune retraitée angoissée, le trouve immédiatement « rassurant ». Evidemment, cet Antoine est bizarre, comme d’ailleurs tous les propriétaires et locataires de l’immeuble. Cette petite cour figure l’espace d’un crâne fou, d’une psyché collective un peu curieuse.

Mathilde, la première, nourrit d’étranges inquiétudes au sujet d’une certaine fissure dans son salon, qui s’agrandirait et se creuserait dangereusement. Peu à peu, l’obsession s’installe et prend toute la place, au grand accablement de son mari Serge (Feodor Atkine). Il y a aussi Stéphane, ce jeune homme qui entasse des vélos à profusion dans la cour, pour un trafic assez incongru. Un autre voisin, obsédé par les problèmes de syndic, traque le moindre bruit dans l’immeuble. Tous ces légers dysfonctionnements, si conformes à ce que nous connaissons, font évidemment rire. Mais, parfois, la fissure s’élargit davantage et ne peut plus se colmater. Avec douceur et élégance, Pierre Salvadori montre la manière dont une personne peut se vider totalement, jusqu’à ne plus rien ressentir au milieu de ses semblables. Par un geste, un mot, un petit sourire, il évoque aussi une possibilité, un recours, avant qu’il ne soit trop tard.

Face à un Gustave Kervern bouleversant, Catherine Deneuve rayonne, avec de superbes éclipses dépressives : « Je ne sais même pas si c’est vous qui me bouleversez ou si je traverse juste une terrible dépression ! » lance-t-elle au gardien dans un accès de désespoir. Nous, nous savons que Pierre Salvadori nous touche en pleine cible émouvante et nous l’en remercions chaudement.

Dans la cour, de Pierre Salvadori, 97 minutes, Catherine Deneuve, Gustave Kervern, Feodor Atkine, Pio Marmaï, Michèle Moretti, Nicolas Bouchaud. Berlinale spécial.

visuels: photo ©Yaël Hirsch

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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