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Cannes, jour 4 : la grandeur de Desplechin,l’amour nucléaire de Rebecca Zlotowski, le folk des frères Coen et la grandeur de la Thailande

Cannes, jour 4 : la grandeur de Desplechin,l’amour nucléaire de Rebecca Zlotowski, le folk des frères Coen et la grandeur de la Thailande

19 mai 2013 | PAR Yaël Hirsch


Thierry Frémaux a salué ce joli mois de novembre à Cannes, où ce sont carrément des trombes d’eau qui sont tombées toute la journée. C’est donc en frissonnant et bercés par le doux bruit de l’eau sur les pavés que nous pouvons nous laisser emporter dans les grands espaces du Kensas par… Arnaud Desplechin.

Le réalisateur de « Comment je me suis disputé » et de « Rois et reine » s’est éloigné dangereusement des couloirs de la rue d’Ulm avec cette adaptation du livre de Georges Devereux sur un « Indien des plaines » souffrant de migraines venues de troubles psychiatriques. C’est avec un classicisme sans faille que le réalisateur redonne vie au patient (merveilleux Benicio del Toro) et à son thérapeute (un Amalric égal à son sympathique lui-même dans ce rôle d’universitaire hétérodoxe). Intelligent dans son propos et fin dans ses menus partis pris, « Jimmy P. » est un de nos grands coups de cœur de la compétition jusqu’ici.

A 11h, Thierry Frémaux et le jury présidé par Thomas Vinterberg attendaient avec impatience et bienveillance TOUTE l’équipe (3 rangs de techniciens et comédiens du film de la salle) de « Grand Central » de Rebecca Zlotowski, avec Léa Seydoux, très élégante, Johan Libereau et Tahar Rahim décidément véritable prince de cette 66ème édition du festival de Cannes. La réalisatrice, à qui l’on devait déjà « Belle épine » réitère ici dans sa quête d’intellectuelle  les milieux ouvriers. Après le ventre bourdonnant des halles de Paris, c’est la machine vrombissante et dangereuse d’une centrale nucléaire que Léa Seydoux choisit comme cadre pour ses amours filmées par Zlotowski. Un soupçon agressive dans sa robe verte pomme (« J’ai du m’habiller en fille malgré la pluie »), Rebecca Zlotowski justifie ce choix de sujet par une comparaison certes poétique, mais politiquement très « post-post » entre la dangerosité de la centrale et celle de l’amour. Et la réalisatrice d’ajouter qu’elle avait envie de se pencher sur un monde où l’ « on n’avait pas de comptes cachés en Suisse ». Largement applaudi par une assemblée acquise et dans laquelle Jacques Audiard était présent, on peut dire que le film « Grand Central » a adoubé une cinéaste talentueuse et l’a placée au rang de figure incontournable du cinéma français.

Après un détour pour changer d’habits (trempés) et de parapluie (cassé par les rafales de vent), et surtout d’enfiler des talons hauts pour avoir la joie de patauger avec, nous avons traversé une Croisette en délire, dans l’attente de l’équipe de « Hunger Games » pour nous rendre au Majestic où un cinéma thaïlandais en plein boom était à l’honneur. Parmi les stars : Vithaya Pansringarm, qui joue dans le film en compétition de Nicolas Winding Refn « Only God forgives ». A la fois très protocolaire et très raffinée, la soirée a permis aux thaïlandais présents à Cannes et à ceux qui s’intéressent à ce cinéma d’apercevoir la somptueuse Princesse. Assise dans un fauteuil au milieu de la foule après l’avoir rejoint dans une procession majestueuse, la Princesse Ubolratana Rajakanya Sirivadhana Barnavadi s’est levée et à tenu un long discours énergique qu’on a eu du mal à entendre, y compris pour la traduction. Puis un très beau spectacle de marionnettes a eu lieu, avant que la technologie entre en piste pour nous présenter les 4 forces d’un pays où ont lieu de plus en plus de productions cinématographiques (800 films pour 2012-mars 2013) : des moyens de production modernes, un pays où les tournages se multiplient car il y a une formidable diversité de paysages en Thaïlande, un vrai savoir faire créatif dans l’écriture de scénarios et enfin une longue tradition d’animation et de travail de post-production. La parole a ensuite été donnée à plusieurs producteurs importants en Thaïlande (Abe Kwong, Saros Sukhum, Yongyuth Thonggongthun, ) et au compositeur français Laurent Couson qui est parti s’installer à Bangkok où il écrit de plus en plus de musiques de films. Cette mini-table ronde a mis en appétit les festivaliers amis de la Thaïlande, qui ont pu avoir un aperçu des saveurs du pays à travers un buffet raffiné.

Pendant que nous en apprenions plus sur le cinéma thaïlandais, la première séance du film des frères Coen en compétition : « Inside Llewyn Davis » a été carrément prise d’assaut : certains journalistes ont parfois fait une heure de queue et n’ont pas réussi à voir le film. Du coup, à la séance de 22h, lorsque nous sommes arrivés, prévoyants, avec une bonne heure et quart d’avance, une foule impatiente était déjà là. Mais dans une bonne ambiance de cinéphiles venus du monde entier et avec qui l’on a pu échanger longuement, à la fois à propos de la très longue filmographie des frères Coen (Fargo gagne d’une courte tête sur The big Lebowski) et sur nos impressions sur les films de la compétition. Une fois en salle Bazin, nous nous sommes laissés entièrement emporter par cette vie de magnifique looser de Llewyn Davis, personnage de « folkeux » avant l’heure de gloire de ce genre musical et qui traîne dans Greenwich village et de canapé en divan d’amis sans pouvoir arriver à percer. Nous avons beaucoup ri dans ce film qui se moque autant qu’il reconstitue avec tendresse une bande de passionnés sans le sou. Ce n’est peut-être pas le meilleur des films Coen, mais comme on dit à Cannes, un frère Coen moyen est souvent déjà mille coudées au-dessus de bien des films !

A demain pour plus de films, avec un seul titre en compétition : le « Borgman » d’Alex van Wermerdam et peut- être si nous y avons accès l’avant-première du très long film (2h24) de Guillaume Canet, « Blood Ties », qui reste néanmoins moins long que le film de Claude Lanzmann, lui aussi projeté hors-compétition « Le dernier des injustes » (3h40). Demain,  Cannes c’est aussi les 100 ans de cinéma indien avec notamment la projection du collectif « Bombay Talkies ».

Tous les articles Cannes sont à retrouver dans le Dossier Cannes

Cannes 2013, Grand central de Rebecca Zlotowski : Amours, ouvriers et explosions nucléaires
Quand le folk avait le blues : Inside Llewyn Davis des frères Coen en compétition du 66ème festival de Cannes
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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