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[Cannes 2021, Interview] Kornél Mundruczó et Kata Wéber : « Nous voulons explorer ce qu’il y a de plus personnel dans un trauma »

[Cannes 2021, Interview] Kornél Mundruczó et Kata Wéber : « Nous voulons explorer ce qu’il y a de plus personnel dans un trauma »

15 juillet 2021 | PAR Yaël Hirsch

Couple dans la vie et duo artistique au théâtre comme au cinéma, Kornél Mundruczó et Kata Wéber présentent à Cannes Évolution, dans la section Un certain regard, après que Vanessa Kirby ait obtenu la coupe Volpi de la meilleure actrice à Venise l’an dernier. Film en trois temps sur la transmission de la Shoah et de la judéité, Évolution s’inspire de l’histoire familial de Kata Wéber. Rencontre.

Lire notre live-report cannois.

Comment avez-vous commencé à travailler ensemble ?

Kata Wéber : Kornél tournait à l’université où j’étudiais la comédie quand nous nous sommes rencontrés. Nous avons travaillé quelques années ensemble dans une compagnie de théâtre, puis il m’a invitée à écrire des choses pour son compte. Plus tard, il m’a encouragée à écrire aussi pour ses films.

Évolution a été au début une pièce de théâtre. Comment êtes-vous passés au film ? 

KW : La pièce était vraiment un projet spécial lié à la Ruhrtriennale, au croisement de la musique classique, de l’installation et du théâtre. Le concept vient de là : il fallait raconter l’histoire de trois générations, trois fragments d’histoires, en trois fois. Mais la pièce se concentrait sur la partie qui est le milieu de film, le reste, nous l’avons écrit pour Évolution

Il y a de l’extraordinaire dans Évolution… Quel rôle cela joue-t-il ?

KW : On ne souhaitait pas que cela fasse trop réaliste parce qu’il s’agit d’une histoire personnelle. Les histoires personnelles sont toujours chargées en émotion. Les chapitres qui parlent du passé sont évoqués par le prisme d’un vécu personnel. Et c’est aussi toujours connecté à de l’inconscient. On ne parle pas de mémoire, mais bien de connaissance subconsciente du passé et des ancêtres. C’est ce qui nous a amenés à l’idée qu’on devrait utiliser ce type d’élément ; la vie ressemble en permanence à un conte magique pour moi. Ce projet est vraiment justifié par cette mémoire et ce point de vue précis de la vie d’autrui.

Le sujet est lié à votre histoire familiale Kata. Comment ? 

KW : Pour le premier volet il s’agit bien de l’histoire de ma mère, à l’exception de la partie sur Birkenau. Pour ce qui se passe à Auschwitz nous nous sommes appuyés sur des archives. Il y a deux histoires qui n’entretiennent pas de rapport avec celle de ma mère, mais tout le reste raconte bien sa vie. Son histoire est celle qui commence en 1944 à Budapest. La partie à Berlin où les enfants doivent prouver qu’ils sont juifs raconte mon histoire personnelle. Je ne pouvais pas affirmer que je l’étais à cause des faux documents que nous avions fait. Et pourtant, je suis juive et mon fils l’est ! La bureaucratie allemande ne vous pardonne pas si vous avez des faux papiers. C’est un peu absurde mais bon, c’est comme ça de nos jours.

La survivante, ultime, celle qui donne naissance dans le camp et survit avec sa fille n’apparaît pas dans le film, pourquoi ?

KW : C’était le but, on voulait parler du présent, et du passé par le biais de souvenirs, d’un savoir inconscient. C’est cette perspective-là, aussi de celle d’un enfant qui ne connaît pas bien son passé, qui nous intéresse. Je pense donc qu’on voulait que la première partie soit juste poétique.
KM : La grand-mère est le personnage le plus fort mentalement mais on ne la voit jamais, elle a transmis cette force à la famille pour qu’elle puisse survivre.
KW : On a retrouvé des bébés à Birkenau, et beaucoup ont grandi dans cette période particulière, avec d’autres parents. Certains d’entre eux ont été adoptés par des polonais, certains ont survécu mais loin de leurs origines – il pourrait y avoir des histoires comme celles-ci.

Pouvez-vous me parler de la première scène, qui est à la fois très poétique et se passe au cœur du pire ?

KM : Ce que nous voulons créer, c’est un souvenir de notre trauma. Nous ne voulons pas recréer sa réalité. Mais explorer ce qu’il y a de plus personnel dans un trauma, de plus subjectif. Nous avons tenté de rassembler beaucoup d’éléments, de faire des recherches, de connaître ceux qui faisaient le travail de nettoyage – par des Polonais qui portaient des croix rouges. Nous avons utilisé un langage cinématographique, ce qui recrée le mieux un souvenir, comment un trauma affecte votre cerveau quelque part. D’où le choix de représenter une chute de cheveux, une scène de nettoyage, comme pour montrer qu’on essayait de nettoyer ce qui ne peut pas l’être. De cette manière, on pouvait porter l’écran le sentiment de l’horreur…

La dernière génération est celle de Jonas, adolescent, petit-fils de rescapé et adolescent qui s’éprend d’une élève de son lycée, Jasmine. L’histoire s’ouvre-t-elle sur une note d’optimisme ?

KW : Quand vous arrivez dans une grande ville comme Berlin, vous comprenez vraiment que ces différentes forces vont avoir un impact sur votre identité – comme pour Jonas – puisqu’elles sont contradictoires. Par exemple, vous pouvez vous retrouver dans une situation conflictuelle au sein d’une école lorsque vous êtes juif, être harcelé. Il y a une véritable diversité dans ces grandes villes, c’est facile de changer d’identité si vous le souhaitez. Quand vous tombez amoureux de quelqu’un, il peut y avoir une vraie simplicité à cela, la personne que vous étiez avant importe peu. C’est intéressant d’explorer toutes ces forces et mécanismes.

C’est aussi qu’ils se sentent différents tous les deux, c’est pour ça qu’ils développent une connexion ?

KW : Oui, et je trouve ça génial. Ils connaissent une période de grand amour, mais en même temps on ne sait pas si c’est sain ou si cela va leur causer plus de problèmes. C’est ambigu.

En ce qui concerne la transmission du trauma, pensez-vous que votre génération ou la génération de Jonas peut choisir ce qu’elle transmet, ou que cela se passe, malgré tout?

KM : C’est très compliqué de trouver son identité à l’heure actuelle, elle est forgée par les politiques à la tête des territoires politiques, la mondialisation, le capitalisme. Ils vous disent qui vous devez être. Et si vous ne voulez pas vous soumettre à ces identités préfabriquées, ce sera compliqué de trouver la vôtre. Nous posons la question de savoir si c’est possible, ou sommes-nous vraiment manipulés par notre époque.

Visuel : Image du film © Sophie Dulac Distribution 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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