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Cannes 2019, Compétition : « Roubaix, Une lumiere », un Desplechin brillant au lyrisme souterrain

Cannes 2019, Compétition : « Roubaix, Une lumiere », un Desplechin brillant au lyrisme souterrain

24 mai 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Nouveau film d’Arnaud Desplechin, cet essai de drame policier se livre à un mélange risqué et très convaincant.

Un face-à-face, à Roubaix, entre deux policiers aux vies rangées, et deux jeunes femmes pauvres et très perturbées : avec Roubaix, Une lumière, Arnaud Desplechin livre un film où le lyrisme se fait moins apparent, et le réel immédiat plus présent. Après une mise en place en images du contexte dans lequel les personnages principaux, et ceux qui les entourent, exercent leur métier, et un rappel, par la voix-off de l’un d’eux, du déclassement social qui mine la ville où se tient le film, « l’affaire » centrale se présente. Un incendie non-accidentel, puis une vieille femme retrouvée morte : une suite d’indices conduit l’enquêteur, joué par Roschdy Zem, à mettre en cause deux jeunes filles habitant juste à côté du lieu où se sont tenus ces actes.

Peinture sociale, portraits du déclassement et de l’isolement : le film convoque ces thèmes, et se révèle réussi dès lors qu’il les aborde. La manière dont sont dirigés les interprètes, acteurs comme non-professionnels, y est pour beaucoup : leurs corps apparaissent subtilement travaillés, leur jeu physique est immédiatement évocateur. On pense notamment à Sara Forestier, extrêmement incarnée, assez intense dans le corps abîmé et fatigué qu’elle donne à voir.

Interroger, mais avec la musique de Desplechin

Tous ces éléments de contexte et cette volonté d’empoigner un sujet plus social n’empêchent cependant pas pour autant le lyrisme d’habiter, souterrainement, le film : il se manifeste dans le style d’écriture des dialogues, dans cette « musique » si propre à Arnaud Desplechin. Alors qu’on aurait pu l’attendre dans les relations entre les personnages – les quatre sujets principaux étant seuls dans leur existence, des liens auraient pu se tisser – il utilise les mots et les voix pour se manifester.  Plusieurs scènes d’interrogatoire sont ainsi au cœur du scénario : et lorsqu’il les conduit, Roschdy Zem (splendide, naturel, digne d’un prix à Cannes, et assurément l’un des plus grands acteurs français) commence par adopter une voix basse, précise, et à dérouler un texte où les explications formelles réalistes deviennent presque imagées. Plus tard, il discourt sur ce qu’ont dû être les vies des deux jeunes filles, avec un ton similaire, à la façon d’un conteur d’histoires sociales. Ce lyrisme discret, et d’autant plus beau, paraît imprégner d’autres passages, tels que celui où la policière Judith (jouée par Chloé Simoneau, entre intensité et intelligence, parfaitement au diapason des différentes couleurs du film), en route vers un lieu d’incident, explique à son collègue, avec un ton des plus imagés, que le quartier où ils se rendent est « vivant ».

Roubaix, Une lumière apparaît donc comme un film où s’impose un bel équilibre, guère évident à atteindre avec les éléments choisis au départ. Ce mélange lui donne toute son humanité : aucun élément n’y apparaît jamais gratuit. Tentative artistique, pas extrêmement proche des précédents travaux de Desplechin, il donne également à suivre d’excellentes interprétations d’Antoine Reinartz (très intense) et de Léa Seydoux (engagée d’une belle façon dans la figure qu’elle incarne). Certes, le fait que le lyrisme soit plus souterrain donne un peu moins d’ampleur à ce Desplechin-ci qu’à d’autres, et le récit est si minutieux qu’il se limite un peu à la résolution du fait divers, et pas plus. Qu’importe : il s’agit-là d’un film empli de vie, dans lequel on observe le réalisateur en train de se renouveler, et d’encore réfléchir sur son art. C’est qu’à l’image de ses héros, il cherche, lui aussi.

Geoffrey Nabavian

Retrouvez tous les films des différentes sections cannoises dans notre dossier Cannes 2019

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Visuels : © Shanna Besson

/  © Shanna Besson / Wild Bunch Distribution

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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