
Au Cinemed 2021, des portraits de femmes battantes en Compétition pour l’Antigone d’or
Le Festival du Cinéma Méditerranéen offre, en son édition 2021, une Compétition de très bonne tenue, au sein de laquelle les personnages féminins brillent.
Jusqu’au 23 octobre, le Festival du Cinéma Méditerranéen se poursuit, à Montpellier, et offre aux professionnels du secteur comme au public curieux des projections de ses films concourant pour l’Antigone d’or. À côté de la récompense au nom antique trône ainsi, aussi, le Prix du Public Midi Libre du Long-Métrage, décerné suite aux votes des spectateurs après les projections.
Hive et sa terrifiante peinture de société patriarcale
D’ores et déjà, l’un des sélectionnés se distingue par sa force tout autant que par sa simplicité de forme, bienvenue : Hive, de la réalisatrice originaire du Kosovo Blerta Basholli. Il relate l’histoire vraie d’une femme veuve des suites des meurtres de masse perpétrés lors de la guerre de 1998 au Kosovo, ayant créé, avec d’autres dans la même situation qu’elle, une fabrique artisanale d’ajvar, un plat classique, devenue finalement prospère. Le film frappe tant il met face à un village où les traditions patriarcales décident d’absolument tout : l’héroïne, Fahrije (jouée avec une sobriété toute sensible par Yllka Gashi) est critiquée – et même menacée par des jets de pierre sur sa voiture – parce qu’elle conduit elle-même, et parce qu’elle veut travailler. Pourtant, son mari est porté disparu, et elle a donc peu de choix pour vivre. Sans compter celui qui lui vend ses poivrons pour sa cuisine artisanale, qui finit par l’agresser, ou sa propre fille qui l’insulte du fait de “la réputation qu’elle fait à sa famille”.
Autant de faits terrifiants peints sans aucun effet complaisant, et avec un œil de réalisatrice discret qui ne cherche pas à enlaidir la réalité à tout prix. Cette battante se trouve finalement des soutiens, en les personnes d’autres femmes du village d’abord apeurées, et bien qu’au sein du film, les évolutions de certains autres personnages apparaissent un peu rapides, on s’attache à cette destinée combative au sein de ce monde décrit, extraordinairement violent. Hive sait aussi évoquer les plaies de la guerre de 1998 avec intelligence, sans lourdeur, et en appeler à l’histoire du pays peint. Il aura droit à une deuxième projection pendant le temps du Cinemed, le jeudi 21 octobre à 14h.
Anima Bella et sa jeune héroïne qui ne plie pas
Présenté également en Compétition pour l’Antigone d’or, Anima Bella frappe aussi. Il ne marque pas tant par les articulations de son scénario, pas si inédites, que du fait de la situation qu’il décrit, et du charisme de son actrice. L’intrigue suit la toute jeune Gioia, âgée de juste dix-huit ans, qui aurait une vie heureuse au sein du cadre rural où elle habite, entourée de personnes bienveillantes, si son père n’avait pas une addiction aux jeux d’argent, et aux machines à sous plus spécialement. Elle va devoir l’aider et le porter, et cette situation va conduire ces deux êtres à changer de vie.
Nouveau film de l’italien Dario Albertini – très remarqué pour Il figlio, Manuel – Anima Bella choisit lui aussi de proposer une mise en scène sans effets appuyés. Les images présentent un grain apparent, et techniquement, l’œuvre se place à une très juste hauteur par rapport au sujet qu’elle décrit. Tout le champ libre est laissé à l’interprète Madalina Di Fabio, jeune actrice épatante, pour donner à voir et à ressentir le tourbillon émotionnel que traverse l’héroïne qu’elle joue. Le film peint sa détermination avec force, et son rythme foisonnant, même s’il laisse deux ou trois éléments intéressants un peu se perdre en chemin, lui accorde au final pas mal d’ampleur. Il sortira dans les salles de cinéma françaises distribué par Le Pacte, et aura droit à une deuxième projection pendant le temps du Cinemed en présence de son réalisateur, le jeudi 21 octobre à 20h30. La volonté de montrer des héroïnes battantes se retrouve, par ailleurs, dans un troisième sélectionné de la Compétition, Amira, nouveau film de Mohamed Diab – réalisateur de Clash, notamment – mais lui voit son interprète empêchée d’émouvoir, du fait de gros problèmes de scénario. Et il n’emporte pas l’adhésion non plus sur le plan de l’évocation de conflit – du conflit israélo-palestinien en l’occurrence – comme peut le faire Hive.
Voyage troublant avec le duo Hadjithomas/Joreige
Dans le cadre du Festival, le rapport à l’histoire et à ses répercussions sur le présent est aussi l’une des questions que paraissent poser les films composant l’installation artistique Incertains États, due à Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Mettant en dialogue les travaux vidéo de leur installation Se souvenir de la lumière avec d’autres images que des artistes libanais ont fait parvenir au duo, Incertains États prend sa base dans les explosions du 4 août 2020 à Beyrouth, et dans leurs conséquences tragiques sur tous les plans pour le pays. L’installation est constituée de deux pièces noires aménagées de façon exiguë, la première plongeant le visiteur entre deux écrans, face-à-face, la seconde, accessible en deux pas, l’invitant à s’asseoir devant un troisième téléviseur. Lorsqu’on l’a visitée, les films de la première salle – constituant en fait l’installation Se souvenir de la lumière – nous ont plongé dans une atmosphère aquatique, donnant à voir, sur l’un des écrans, des hommes et femmes nageant au fond de la mer, puis finissant par rejoindre la surface, sans qu’on les voit émerger. Au moment de cette remontée, en parallèle, la deuxième télé dos à nous montrait un corps flottant au fond de la même eau. Eau qui prenait bientôt des teintes abstraites, s’approchant visuellement du vide intersidéral.
On était mûr ensuite pour s’aventurer dans la seconde pièce, dans laquelle une vidéo confrontait à ce qui semblait être des vues du Liban au XXe siècle. Des aperçus filmés depuis un bateau dans un port, avec cette présence de la mer reliant donc l’atmosphère de cette salle à celle de la précédente. Et faisant du même coup dialoguer les temporalités. Un travail qu’on a pu trouver réussi, évocateur, baignant tout entier dans des nappes musicales sobres et lancinantes, aptes à détendre légèrement puis tout à coup à inquiéter. L’installation Incertains États est à voir jusqu’au 23 octobre, de 10h à 12h puis de 14h à 20h, dans l’espace du Centre Rabelais.
Offrant sans doute encore à découvrir, dans sa Compétition, en cette année 2021, d’autres personnages d’Antigones modernes, et d’autres débats – les projections étant suivies d’échanges avec les spectateurs – le Festival du Cinéma Méditerranéen se poursuit jusqu’au samedi 23 octobre, à Montpellier. Informations et réservations : https://bit.ly/3pfZX6j
Visuel 1 : présentation d’Hive avant sa projection, en présence du producteur du film © Geoffrey Nabavian
Visuel 2 : affiche créée pour Hive
Visuel 3 : Anima Bella © Bibi Films